Un je qui s'efface ?

"L'absence de pronoms personnels est […] pratiquement totale
dans le lü-shih ("poésie régulière"). Cette volonté d'éviter autant que
possible les trois personnes grammaticales montrent un choix conscient ;
elle donne naissance à un langage qui situe le sujet personnel dans un
rapport particulier avec les êtres et les choses. En s'effaçant, ou
plutôt en faisant "sous-entendre", le sujet intériorise les éléments
extérieurs. Cela apparaît plus évident dans des phrases qui
comporteraient normalement sujet personnel et verbe transitif, et où un
complément circonstanciel de lieu, de temps, ou même de manière, en
l'absence de marques qui le déterminent, semble constituer le sujet
réel."
François Cheng, L'écriture poétique chinoise, Paris, Editions du
Seuil, 1977, p. 31.
La poésie chinoise, en effet, évite soigneusement les pronoms personnels. Et pourtant... un certain nombre de poèmes de Ryôkan, le moine zen mélancolique, débute par le pronom "je" (我 ou 吾). Il souligne ainsi sa radicale différence, l'unicité de sa démarche, par exemple dans ce poème sans titre (traduction de mon cru) :
我是西天老僧伽
晦跡国上不記春
幾領布衫朽煙霧
一枝烏藤永隨身
行遶碧澗吟歌曲
坐見白雲出嶙峋
悲底浮世名利客
生涯區區走風塵
Je suis un vieux moine indien
Qui obscurcit ses traces à Kugami, j’en ai oublié le nombre d’années
Combien de mes tuniques ont moisi dans l’humidité ?
Ma seule canne noire m’accompagne à jamais
Je marche et contourne le torrent bleu à fredonner des chansons
Je m’assois et contemple les nuages blancs qui affleurent aux lignes des montagnes
Quelle tristesse! Les passants dans ce monde flottant cherchent renom et profit
La vie est dérisoire et ils courent dans les poussières du monde.
Là aussi, un commentaire ligne à ligne serait nécessaire, tant le choix des mots est ici important. Etranger au monde des hommes, Ryôkan appartient à un ailleurs ; au premier vers, il se qualifie de saiten no rôsôgya, 西天老僧伽, lit. "un vieux moine des cieux occidentaux", c'est-à-dire l'Inde, patrie du bouddhisme, et pour "moine", il utilise sôgya, simple transcription du sanskrit samgha, pour souligner son caractère d'étranger. Il demeure dans le mont Kugami 国上 dont les idéogrammes peuvent se lire "au-dessus du pays", c'est-à-dire bien loin du monde...
Peinture : Ryôkan par Seifû Tsuda (DR).
En bref...
J'ai 47 ans, je vis à Paris où j'enseigne le zen. Le reste à découvrir ici ou ailleurs...Pour m'écrire :
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