Jeudi 22 Mai 2008
S'ajuster au silence
J’ai passé des années de la sorte
Au point d’en oublier de manger et de dormir (Ryôkan)
Assis droit, la respiration harmonisée, l’esprit disposé, nous approfondissons instant après instant, mois après mois, année après année, le silence et la luminosité de l’esprit.
Bien sûr, nous n’éprouvons pas toujours ce silence et cette luminosité. De nombreux états peuvent encore surgir, parfois la pensée succède à la pensée dans une sorte de flot plus ou moins continu. À ce moment-là, on peut ressentir comme nous sommes traversés par ce flux, plus que nous le créons ou nous le suscitons. Dans le cours ordinaire de la vie quotidienne, la pensée m’apparaît comme ma pensée, le fruit de mes propres réflexions, cette manière singulière qui n’appartient qu’à moi d’appréhender le monde. Mais une fois assis dans l’espace de la méditation, du fait même qu’on ne se propose pas de réfléchir intentionnellement à quelque chose, la pensée qui émerge apparaît sous une forme beaucoup moins articulée. Elle ressemble plus à un flux animé de mouvements plus ou moins importants qui s’emballent ou se calment. Je ne la ressens plus comme ma propre pensée, mais comme une succession de pensées impersonnelles qui surgissent au gré des circonstances et des événements : aujourd’hui, j’ai eu tel souci, j’ai fait telle rencontre. Des images reviennent, s’accrochent à la conscience, vont et viennent sous la forme de réminiscences. Des pensées sans penseur.
Dans certaines formes de méditation, on conseille de prendre la posture du spectateur qui regarde ces pensées aller et venir. La pratique de la méditation zen, elle, est différente. Selon une métaphore classique, l’esprit du méditant est présenté comme un miroir pur et brillant sur lequel passent des ombres. Notre pratique consiste, non à contempler, observer les ombres, mais à révéler le miroir pur et lumineux de l’esprit. Si une pensée surgit, il convient de la transpercer.
Dans son tout premier texte consacré à la méditation, le Fukanzazengi, le maître zen Dôgen s’est contenté de reprendre trois phrases clés du Zazengi (« Les principes de la méditation assise »), le manuel de méditation qu’utilisaient les moines chinois de son époque :
身相既定氣息亦調。念起即覺。覺之即失。久久忘縁自成一片。
Mot à mot : corps - forme - déjà - établir - respiration - encore - accorder / pensée – surgir – aussitôt– éveiller / éveiller – aussitôt – disparaître / longuement – oublier – objets – naturellement - devenir - unité
Qu’on lit en japonais : Shinsô sudeni sadamari, kisoku mo mata totonoe. Nen okoraba sunawachi kaku seyo, kore o kaku seba sunawachi shissu. Hisabisa ni en o bôji, onozukara ippen to naran.
Et que je traduis comme suit : « Une fois la posture établie, la respiration est également accordée. Lorsqu’une pensée surgit, prenez-en conscience, lorsqu’on en prend conscience, elle disparaît. À force, on oublie les objets extérieurs et l’on devient naturellement unifié. »
Ces phrases laconiques méritent qu’on s’y attarde puisqu’il s’agit des seules phrases du texte qui évoquent le contenu même de la méditation. Aucune méthode n’est donnée sinon cet unique conseil, kaku seyo. Carl Bielefeldt, qui se consacre depuis des années à traduire l’œuvre de Dôgen, les traduit par : « Once you have settle your posture, you should regulate your breathing. Whenever a thought occurs, be aware of it ; as soon as you are aware of it, it will vanish. If you remain for a long period forgetful of objects, you will naturally become unified. » (Dôgen’s Manual of Zen Meditation, University of California Press, p. 181).
La vie est un processus : la pensée surgit. Devant ce surgissement de la pensée, que va-t-on faire ? S’agit-il de la poursuivre, de l’entretenir ? Non, il s’agit bien qu’elle s’estompe, qu’elle s’évanouisse (失 shissu a également le sens de « laisser échapper, perdre, négliger ») pour laisser émerger la pureté et la nudité du cœur.
Cette perte passe, non par une contemplation de la pensée, mais par un mouvement de rupture faite « sur le champ » (即 sunawachi) et dans le même mouvement, « aussitôt » (即 sunawachi), la pensée disparaît. Le terme de 覺 kaku utilisé dans ce contexte est difficile à traduire et faute de mieux je me rabats sur « prendre conscience », mais qui ne rend pas assez compte de l’immédiateté du processus. Le premier sens de kaku est « s’éveiller ». Le terme a d’autres sens comme « éprouver une sensation » (de la fatigue, de la douleur), ou « s’apercevoir » (de son erreur). Kaku seyo, « prenez conscience » (dans sa lecture japonaise, le verbe est à l’impératif) commande un saut dans le champ de la conscience, à la manière d’un rêveur qui s’éveille et qui passe de la vie nocturne à la vie diurne.
On pourrait dire aussi, s’ajuster au silence.
Au point d’en oublier de manger et de dormir (Ryôkan)
Assis droit, la respiration harmonisée, l’esprit disposé, nous approfondissons instant après instant, mois après mois, année après année, le silence et la luminosité de l’esprit.
Bien sûr, nous n’éprouvons pas toujours ce silence et cette luminosité. De nombreux états peuvent encore surgir, parfois la pensée succède à la pensée dans une sorte de flot plus ou moins continu. À ce moment-là, on peut ressentir comme nous sommes traversés par ce flux, plus que nous le créons ou nous le suscitons. Dans le cours ordinaire de la vie quotidienne, la pensée m’apparaît comme ma pensée, le fruit de mes propres réflexions, cette manière singulière qui n’appartient qu’à moi d’appréhender le monde. Mais une fois assis dans l’espace de la méditation, du fait même qu’on ne se propose pas de réfléchir intentionnellement à quelque chose, la pensée qui émerge apparaît sous une forme beaucoup moins articulée. Elle ressemble plus à un flux animé de mouvements plus ou moins importants qui s’emballent ou se calment. Je ne la ressens plus comme ma propre pensée, mais comme une succession de pensées impersonnelles qui surgissent au gré des circonstances et des événements : aujourd’hui, j’ai eu tel souci, j’ai fait telle rencontre. Des images reviennent, s’accrochent à la conscience, vont et viennent sous la forme de réminiscences. Des pensées sans penseur.
Dans certaines formes de méditation, on conseille de prendre la posture du spectateur qui regarde ces pensées aller et venir. La pratique de la méditation zen, elle, est différente. Selon une métaphore classique, l’esprit du méditant est présenté comme un miroir pur et brillant sur lequel passent des ombres. Notre pratique consiste, non à contempler, observer les ombres, mais à révéler le miroir pur et lumineux de l’esprit. Si une pensée surgit, il convient de la transpercer.
Dans son tout premier texte consacré à la méditation, le Fukanzazengi, le maître zen Dôgen s’est contenté de reprendre trois phrases clés du Zazengi (« Les principes de la méditation assise »), le manuel de méditation qu’utilisaient les moines chinois de son époque :
身相既定氣息亦調。念起即覺。覺之即失。久久忘縁自成一片。
Mot à mot : corps - forme - déjà - établir - respiration - encore - accorder / pensée – surgir – aussitôt– éveiller / éveiller – aussitôt – disparaître / longuement – oublier – objets – naturellement - devenir - unité
Qu’on lit en japonais : Shinsô sudeni sadamari, kisoku mo mata totonoe. Nen okoraba sunawachi kaku seyo, kore o kaku seba sunawachi shissu. Hisabisa ni en o bôji, onozukara ippen to naran.
Et que je traduis comme suit : « Une fois la posture établie, la respiration est également accordée. Lorsqu’une pensée surgit, prenez-en conscience, lorsqu’on en prend conscience, elle disparaît. À force, on oublie les objets extérieurs et l’on devient naturellement unifié. »
Ces phrases laconiques méritent qu’on s’y attarde puisqu’il s’agit des seules phrases du texte qui évoquent le contenu même de la méditation. Aucune méthode n’est donnée sinon cet unique conseil, kaku seyo. Carl Bielefeldt, qui se consacre depuis des années à traduire l’œuvre de Dôgen, les traduit par : « Once you have settle your posture, you should regulate your breathing. Whenever a thought occurs, be aware of it ; as soon as you are aware of it, it will vanish. If you remain for a long period forgetful of objects, you will naturally become unified. » (Dôgen’s Manual of Zen Meditation, University of California Press, p. 181).
La vie est un processus : la pensée surgit. Devant ce surgissement de la pensée, que va-t-on faire ? S’agit-il de la poursuivre, de l’entretenir ? Non, il s’agit bien qu’elle s’estompe, qu’elle s’évanouisse (失 shissu a également le sens de « laisser échapper, perdre, négliger ») pour laisser émerger la pureté et la nudité du cœur.
Cette perte passe, non par une contemplation de la pensée, mais par un mouvement de rupture faite « sur le champ » (即 sunawachi) et dans le même mouvement, « aussitôt » (即 sunawachi), la pensée disparaît. Le terme de 覺 kaku utilisé dans ce contexte est difficile à traduire et faute de mieux je me rabats sur « prendre conscience », mais qui ne rend pas assez compte de l’immédiateté du processus. Le premier sens de kaku est « s’éveiller ». Le terme a d’autres sens comme « éprouver une sensation » (de la fatigue, de la douleur), ou « s’apercevoir » (de son erreur). Kaku seyo, « prenez conscience » (dans sa lecture japonaise, le verbe est à l’impératif) commande un saut dans le champ de la conscience, à la manière d’un rêveur qui s’éveille et qui passe de la vie nocturne à la vie diurne.
On pourrait dire aussi, s’ajuster au silence.
À suivre...
Photographie : Un jeune moine au temple d'Eiheiji (DR).
Photographie : Un jeune moine au temple d'Eiheiji (DR).
Éric Rommeluère
- 10:00
- rubrique La méditation
-
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- 1 commentaire
Lundi 19 Mai 2008
Accordant finement le souffle
Autrefois, j’ai étudié la méditation
Accordant finement le souffle (Ryôkan)
Dans l’apprentissage de la méditation, on distingue traditionnellement trois aspects fondamentaux : la disposition du corps (調身 chôshin), la disposition de la respiration (調息 chôsoku) et la disposition du mental (調心 chôshin). Ce terme de 調 chô peut également être traduit par l’accord, l’arrangement, l’harmonisation, la conformation ou la régulation.
Pour le dire brièvement : La disposition du corps, il s’agit de s’asseoir droit, le corps redressé ; la disposition de la respiration, on respire doucement par le nez ; la disposition de l’esprit, on ne recherche rien de particulier pas plus qu’on ne refuse quoi que ce soit.
Comme l’écrit Dôgen : « La méditation assise des moines zen doit immanquablement débuter par s’asseoir droit, le corps redressé (端身正坐 tanshin shôza). Après quoi, on règle sa respiration (調息 chôsoku) et on dispose l’esprit (致心 chishin). » (Eihei Kôroku, V, 390).
On présente toujours ces trois aspects – s’asseoir droit, harmoniser sa respiration, disposer son mental – comme les conditions premières de la méditation. Pourtant, une fois que l’on est assis droit, on demeure immobile, continuant de garder cette rectitude du corps. Une fois que l’on a harmonisé sa respiration, on n’augmente ni ne ralentit particulièrement le rythme du souffle, se contentant de respirer doucement par le nez. Une fois que l’on a disposé l’esprit, on ne porte pas son attention sur un objet particulier, pas plus qu’on ne commence à réfléchir sur un sujet quelconque, on demeure simplement dans le silence du cœur.
Toujours une même question se pose : que fait-on pendant la méditation ? Dans tous les textes zen, vous ne lirez jamais des expressions comme « se concentrer sur la respiration » ou « observer la respiration ». Pourquoi ? La méditation zen délaisse toutes les méthodes, toutes les techniques. On se contente de demeurer dans l’ouvert. Bien sûr, parfois, il faut utiliser quelques techniques lorsqu’on ressent une confusion ou des difficultés qui nous engloutissent. Mais ces techniques, comme compter les respirations ou porter l’attention sur un point du corps, n’ont pour but que de créer les conditions de l’assise. Dans la confusion, on n’est pas encore totalement droit, on n’a pas encore harmonisé sa respiration, on n’a pas encore réellement disposé l’esprit. Ces exercices de méditation ne peuvent être confondus avec la méditation zen elle-même.
Dans cette dimension d’ouverture, on ne se concentre sur rien de particulier. On ne contrôle rien. Et pourtant notre expérience réelle de la méditation n’est pas celle du rien, mais celle de la vie vivante en nous. Même immobile, le corps reste parcouru d’infinis mouvements, tout simplement déjà le va-et-vient du souffle qui soulève de respiration en respiration la cage thoracique, le battement du cœur qui devient perceptible, et puis également tous ces mouvements inaudibles du sang, des fluides organiques qui parcourent sans cesse tous les espaces de notre corps. Loin d’être un corps inanimé, au sein même de l’immobilité, les mouvements peuvent être fins, imperceptibles, pourtant, ils se perpétuent encore et encore, indépendamment de toute volonté. Même si l’on demeure dans le silence de la pensée, même si l’on ne pense pas à quelque chose de particulier, on ressent de même comme le mental possède sa propre densité, qu’il est parcouru de mouvements subtils avant même qu’il ne s’anime sous la forme d’une pensée.
Tous les textes zen donnent comme seules instructions de disposer le corps (chôshin), la respiration (chôsoku) et le mental (chôshin) : asseyez-vous droit, respirez par le nez, n’évitez rien, ne recherchez rien. Ce qui peut créer quelque frustration : Enfin, dites-nous, que faire ? Pourquoi Dôgen n’explique-t-il jamais la méditation dans ses textes ? Mais ne voyez-vous pas qu’il a déjà tout dit ? Assis dans l’ouvert, nous ne faisons qu’approfondir cette triple disposition du corps, de la respiration, et du mental.
調 chô pourrait encore mieux se traduire par ajustement, instant après instant, on s’ajuste à l’immobilité et au silence. Cet ajustement s’opère en lâchant prise. Dans le corps, une sensation apparaît, comme un engourdissement des jambes, cet engourdissement va-t-il dévorer notre méditation ou laissons-nous cette sensation à elle-même. On entend un bruit, comme le gargouillement du ventre de mon voisin de méditation, va-t-on pester, sourire intérieurement ou laisser ce bruit à lui-même ? Une pensée surgit après une autre : va-t-on poursuivre cette dissertation ou laisser cette pensée se dissoudre d’elle-même.
Il n’y a pas d’état méditatif, au sens où un état désignerait une attitude figée et unie où plus rien ne bougerait. La méditation n’est qu’un processus infini où d’instant en instant, nous nous ajustons, parfois imperceptiblement, parfois plus grossièrement à l’immobilité et au silence. Un tel ajustement ne relève pas de la volonté. C’est la vie qui s’ajuste à la vie. C’est le corps lui-même qui trouve sa juste place dans l’espace, c’est la respiration elle-même qui fore sa colonne d’air, c’est le mental lui-même qui ouvre l’espace infini du cœur.

Accordant finement le souffle (Ryôkan)
Dans l’apprentissage de la méditation, on distingue traditionnellement trois aspects fondamentaux : la disposition du corps (調身 chôshin), la disposition de la respiration (調息 chôsoku) et la disposition du mental (調心 chôshin). Ce terme de 調 chô peut également être traduit par l’accord, l’arrangement, l’harmonisation, la conformation ou la régulation.
Pour le dire brièvement : La disposition du corps, il s’agit de s’asseoir droit, le corps redressé ; la disposition de la respiration, on respire doucement par le nez ; la disposition de l’esprit, on ne recherche rien de particulier pas plus qu’on ne refuse quoi que ce soit.
Comme l’écrit Dôgen : « La méditation assise des moines zen doit immanquablement débuter par s’asseoir droit, le corps redressé (端身正坐 tanshin shôza). Après quoi, on règle sa respiration (調息 chôsoku) et on dispose l’esprit (致心 chishin). » (Eihei Kôroku, V, 390).
On présente toujours ces trois aspects – s’asseoir droit, harmoniser sa respiration, disposer son mental – comme les conditions premières de la méditation. Pourtant, une fois que l’on est assis droit, on demeure immobile, continuant de garder cette rectitude du corps. Une fois que l’on a harmonisé sa respiration, on n’augmente ni ne ralentit particulièrement le rythme du souffle, se contentant de respirer doucement par le nez. Une fois que l’on a disposé l’esprit, on ne porte pas son attention sur un objet particulier, pas plus qu’on ne commence à réfléchir sur un sujet quelconque, on demeure simplement dans le silence du cœur.
Toujours une même question se pose : que fait-on pendant la méditation ? Dans tous les textes zen, vous ne lirez jamais des expressions comme « se concentrer sur la respiration » ou « observer la respiration ». Pourquoi ? La méditation zen délaisse toutes les méthodes, toutes les techniques. On se contente de demeurer dans l’ouvert. Bien sûr, parfois, il faut utiliser quelques techniques lorsqu’on ressent une confusion ou des difficultés qui nous engloutissent. Mais ces techniques, comme compter les respirations ou porter l’attention sur un point du corps, n’ont pour but que de créer les conditions de l’assise. Dans la confusion, on n’est pas encore totalement droit, on n’a pas encore harmonisé sa respiration, on n’a pas encore réellement disposé l’esprit. Ces exercices de méditation ne peuvent être confondus avec la méditation zen elle-même.
Dans cette dimension d’ouverture, on ne se concentre sur rien de particulier. On ne contrôle rien. Et pourtant notre expérience réelle de la méditation n’est pas celle du rien, mais celle de la vie vivante en nous. Même immobile, le corps reste parcouru d’infinis mouvements, tout simplement déjà le va-et-vient du souffle qui soulève de respiration en respiration la cage thoracique, le battement du cœur qui devient perceptible, et puis également tous ces mouvements inaudibles du sang, des fluides organiques qui parcourent sans cesse tous les espaces de notre corps. Loin d’être un corps inanimé, au sein même de l’immobilité, les mouvements peuvent être fins, imperceptibles, pourtant, ils se perpétuent encore et encore, indépendamment de toute volonté. Même si l’on demeure dans le silence de la pensée, même si l’on ne pense pas à quelque chose de particulier, on ressent de même comme le mental possède sa propre densité, qu’il est parcouru de mouvements subtils avant même qu’il ne s’anime sous la forme d’une pensée.
Tous les textes zen donnent comme seules instructions de disposer le corps (chôshin), la respiration (chôsoku) et le mental (chôshin) : asseyez-vous droit, respirez par le nez, n’évitez rien, ne recherchez rien. Ce qui peut créer quelque frustration : Enfin, dites-nous, que faire ? Pourquoi Dôgen n’explique-t-il jamais la méditation dans ses textes ? Mais ne voyez-vous pas qu’il a déjà tout dit ? Assis dans l’ouvert, nous ne faisons qu’approfondir cette triple disposition du corps, de la respiration, et du mental.
調 chô pourrait encore mieux se traduire par ajustement, instant après instant, on s’ajuste à l’immobilité et au silence. Cet ajustement s’opère en lâchant prise. Dans le corps, une sensation apparaît, comme un engourdissement des jambes, cet engourdissement va-t-il dévorer notre méditation ou laissons-nous cette sensation à elle-même. On entend un bruit, comme le gargouillement du ventre de mon voisin de méditation, va-t-on pester, sourire intérieurement ou laisser ce bruit à lui-même ? Une pensée surgit après une autre : va-t-on poursuivre cette dissertation ou laisser cette pensée se dissoudre d’elle-même.
Il n’y a pas d’état méditatif, au sens où un état désignerait une attitude figée et unie où plus rien ne bougerait. La méditation n’est qu’un processus infini où d’instant en instant, nous nous ajustons, parfois imperceptiblement, parfois plus grossièrement à l’immobilité et au silence. Un tel ajustement ne relève pas de la volonté. C’est la vie qui s’ajuste à la vie. C’est le corps lui-même qui trouve sa juste place dans l’espace, c’est la respiration elle-même qui fore sa colonne d’air, c’est le mental lui-même qui ouvre l’espace infini du cœur.

À suivre...
Éric Rommeluère
- 10:00
- rubrique La méditation
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Samedi 17 Mai 2008
L'expiration et l'inspiration ne sont ni longues ni courtes
Un célèbre sermon de Dôgen sur la respiration :
Montée en salle :
La méditation assise des moines zen doit immanquablement débuter par s’asseoir droit le corps redressé. Après quoi, on règle sa respiration et on dispose l’esprit.
Dans le petit véhicule, il existe depuis toujours deux méthodes qui sont compter les respirations et contempler l’impur. Les tenants du petit véhicule considèrent que le décompte des respirations est la régulation du souffle. Mais la pratique de la voie des bouddhas et des patriarches a toujours été différente de celle du petit véhicule. Les bouddhas et les patriarches disent : « même si vous développez l’esprit d’un renard galeux, ne pratiquez pas l’auto-régulation des deux véhicules. » Il s’agit entre autres de l’école de la discipline en quatre parties et de l’école Kosha qui sont largement répandues aujourd’hui.
Dans le grand véhicule, il existe également une méthode pour régler la respiration, c’est reconnaître que cette respiration est longue et que celle-ci est courte. Il s’agit de la méthode pour régler la respiration du grand véhicule.
La respiration atteint le champ de cinabre puis repart du champ de cinabre. Bien que l’expiration et l’inspiration soient différentes, elles entrent et elles sortent également par le champ de cinabre. L’impermanence est facile à clarifier, régler l’esprit est facile à réaliser.
Mon dernier maître Tiantong disait : « La respiration entre et atteint le champ de cinabre, pourtant elle ne vient de nulle part. Elle n’est donc ni longue ni courte. La respiration sort du champ de cinabre, pourtant elle ne se rend nulle part. Elle n’est donc ni courte ni longue. »
Mon dernier maître parlait ainsi et si quelqu’un me demandait : « Et vous, maître, comment réglez-vous la respiration ? » Je lui dirais simplement : « Sans relever du grand véhicule, c’est différent du petit véhicule. Sans relever du petit véhicule, c’est différent du grand véhicule. » Et s’il me demandait encore : « Mais comment est-ce finalement ? » Je lui dirais : « L’expiration et l’inspiration ne sont ni longues ni courtes. »
(Eihei Kôroku, V, 390).
Version originale (oui, je sais, ça va vous paraître du chinois...) :
上堂。衲子坐禪、直須端身正坐爲先。然後調息致心。若是小乗、元有二門。所謂数息不淨也。小乗人以数息爲調息。然而佛祖辨道永異小乗。佛祖曰、雖發白癩野干之心、莫作二乗自調之行。其二乗者、如今流布于世四分律宗倶舎宗等宗是也。大乗亦有調息之法。所謂、知是息長、是息短、乃大乗調息之法也。息至丹田還從丹田出。出入雖異、倶依丹田而入出。無常易暁、調心易得也。先師天童云、息入來至丹田。雖然無従來處。所以不長不短。息出丹田去。雖然無得去處。所以不短不長。先師既恁麼道。永平或有人問、和尚如何調息。只向他道。雖非大乗異小乗。雖非小乗異大乗。他亦有問畢竟如何。向他道。出息入息、非長非短。
Montée en salle :
La méditation assise des moines zen doit immanquablement débuter par s’asseoir droit le corps redressé. Après quoi, on règle sa respiration et on dispose l’esprit.
Dans le petit véhicule, il existe depuis toujours deux méthodes qui sont compter les respirations et contempler l’impur. Les tenants du petit véhicule considèrent que le décompte des respirations est la régulation du souffle. Mais la pratique de la voie des bouddhas et des patriarches a toujours été différente de celle du petit véhicule. Les bouddhas et les patriarches disent : « même si vous développez l’esprit d’un renard galeux, ne pratiquez pas l’auto-régulation des deux véhicules. » Il s’agit entre autres de l’école de la discipline en quatre parties et de l’école Kosha qui sont largement répandues aujourd’hui.
Dans le grand véhicule, il existe également une méthode pour régler la respiration, c’est reconnaître que cette respiration est longue et que celle-ci est courte. Il s’agit de la méthode pour régler la respiration du grand véhicule.
La respiration atteint le champ de cinabre puis repart du champ de cinabre. Bien que l’expiration et l’inspiration soient différentes, elles entrent et elles sortent également par le champ de cinabre. L’impermanence est facile à clarifier, régler l’esprit est facile à réaliser.
Mon dernier maître Tiantong disait : « La respiration entre et atteint le champ de cinabre, pourtant elle ne vient de nulle part. Elle n’est donc ni longue ni courte. La respiration sort du champ de cinabre, pourtant elle ne se rend nulle part. Elle n’est donc ni courte ni longue. »
Mon dernier maître parlait ainsi et si quelqu’un me demandait : « Et vous, maître, comment réglez-vous la respiration ? » Je lui dirais simplement : « Sans relever du grand véhicule, c’est différent du petit véhicule. Sans relever du petit véhicule, c’est différent du grand véhicule. » Et s’il me demandait encore : « Mais comment est-ce finalement ? » Je lui dirais : « L’expiration et l’inspiration ne sont ni longues ni courtes. »
(Eihei Kôroku, V, 390).
Version originale (oui, je sais, ça va vous paraître du chinois...) :
上堂。衲子坐禪、直須端身正坐爲先。然後調息致心。若是小乗、元有二門。所謂数息不淨也。小乗人以数息爲調息。然而佛祖辨道永異小乗。佛祖曰、雖發白癩野干之心、莫作二乗自調之行。其二乗者、如今流布于世四分律宗倶舎宗等宗是也。大乗亦有調息之法。所謂、知是息長、是息短、乃大乗調息之法也。息至丹田還從丹田出。出入雖異、倶依丹田而入出。無常易暁、調心易得也。先師天童云、息入來至丹田。雖然無従來處。所以不長不短。息出丹田去。雖然無得去處。所以不短不長。先師既恁麼道。永平或有人問、和尚如何調息。只向他道。雖非大乗異小乗。雖非小乗異大乗。他亦有問畢竟如何。向他道。出息入息、非長非短。
Éric Rommeluère
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Dimanche 13 Janvier 2008
Push the limits (le kôan)
Depuis le début de l’année, le programme des soirées de notre groupe parisien est légèrement modifié. Le lundi et le mercredi sont consacrés au seul silence lumineux de la méditation, la durée des assises passant désormais de 30 à 40 minutes. Le jeudi est, lui, désormais consacré à des cycles d’enseignements.
Quelqu’un me demande pourquoi avoir allongé la durée des méditations de dix minutes ?
On peut parfois croire méditer alors que tout simplement on reste assis tranquillement dans un état doucereux entrecoupé de quelques pensées de-ci, de-là. La méditation est pourtant loin d’être une pratique immobile du rêve. Elle requiert une force qui transperce les illusions. Lorsqu’on s’exerce longuement, on entre véritablement dans l’expérience d’un corps et d’un mental unifiés : on est même sommé de s’installer dans cette expérience. Certes, on peut encore rêvasser, mais cela devient plus difficile.
Une énigme aussi surgit, car on ressent plus fortement, plus réellement encore ses propres limites (qu’elles soient physiques ou mentales). Ces limites nous questionnent : Faut-il impassiblement les ignorer, faire comme si elles n’existaient pas, donner le change quand tout le monde reste immobile dans la salle de méditation ? Ou bien faut-il les dépasser, en faire toujours plus et devenir un grand champion de la méditation ? La méditation est-elle une lutte contre soi ? Faut-il finalement abdiquer, renoncer devant ses limites ? Par exemple, je vous conseille de croiser les jambes les genoux au sol, mais vous n’y arrivez pas. Que faites-vous alors ? Vous vous forcez à les croiser quoi qu’il en coûte, ou bien vous vous asseyez sur une chaise ?
Ignorer ses limites est une erreur. Les dépasser est une erreur. Combattre est une erreur. Abandonner est tout autant une erreur. Mais si vous savez méditer, avec patience et douceur, vous saurez finalement quelle est la bonne réponse.
Les mains jointes.
Quelqu’un me demande pourquoi avoir allongé la durée des méditations de dix minutes ?
On peut parfois croire méditer alors que tout simplement on reste assis tranquillement dans un état doucereux entrecoupé de quelques pensées de-ci, de-là. La méditation est pourtant loin d’être une pratique immobile du rêve. Elle requiert une force qui transperce les illusions. Lorsqu’on s’exerce longuement, on entre véritablement dans l’expérience d’un corps et d’un mental unifiés : on est même sommé de s’installer dans cette expérience. Certes, on peut encore rêvasser, mais cela devient plus difficile.
Une énigme aussi surgit, car on ressent plus fortement, plus réellement encore ses propres limites (qu’elles soient physiques ou mentales). Ces limites nous questionnent : Faut-il impassiblement les ignorer, faire comme si elles n’existaient pas, donner le change quand tout le monde reste immobile dans la salle de méditation ? Ou bien faut-il les dépasser, en faire toujours plus et devenir un grand champion de la méditation ? La méditation est-elle une lutte contre soi ? Faut-il finalement abdiquer, renoncer devant ses limites ? Par exemple, je vous conseille de croiser les jambes les genoux au sol, mais vous n’y arrivez pas. Que faites-vous alors ? Vous vous forcez à les croiser quoi qu’il en coûte, ou bien vous vous asseyez sur une chaise ?
Ignorer ses limites est une erreur. Les dépasser est une erreur. Combattre est une erreur. Abandonner est tout autant une erreur. Mais si vous savez méditer, avec patience et douceur, vous saurez finalement quelle est la bonne réponse.
Les mains jointes.
Éric Rommeluère
- 22:23
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En bref...
J'ai 47 ans, je vis à Paris où j'enseigne le zen. Le reste à découvrir ici ou ailleurs...Pour m'écrire :
eric[@]zen-occidental.net
Pour en savoir plus sur les méditations et les retraites :
Un Zen Occidental, 55 rue de l'Abbé Carton 75014 Paris.
Tél. : 01 40 44 53 94.
info[@]zen-occidental.net
Aux Editions du Seuil (2007)
(cliquez sur la vignette) :
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