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Pour J. qui m’a envoyé sa transcription du texte de Dôgen.

Dans l’apprentissage du japonais classique, il faut tout d’abord prendre en compte l’écriture en japonais et la transcription en alphabet latin qui ne font pas l’objet de pratiques unifiées.

Tout d’abord, l’écriture : Une important réforme orthographique est intervenue au Japon peu après la fin de la seconde Guerre Mondiale. Elle se caractérise par une simplification d’un certain nombre de caractères chinois et par une transcription différente des prononciations dans le syllabaire (kana).

Par exemple, «bouddha» s’écrivait 佛 et s’écrit désormais 仏. Il est d’usage dans les ouvrages et les textes académiques d’utiliser l’ancienne graphie lorsqu’on retranscrit le texte original et d’utiliser la nouvelle graphie lorsqu’on le traduit en japonais moderne. Mais ce n’est pas toujours le cas, dans l’édition de poche du Shôbôgenzô en quatre volumes publiée chez Iwanami Bunko, le texte original est publié avec les nouveaux caractères. Il faut donc apprendre l’ancienne et la nouvelle graphie. Les entrées des dictionnaires de japonais sont le plus souvent écrites dans la nouvelle graphie.

La prononciation a longuement évolué. Avant la réforme, il était d’usage d’écrire en syllabaire selon la prononciation ancienne mais de prononcer à la moderne. Un peu comme si l'on écrivait en français «pensoit» (comme le faisait Montaigne) mais que l’on prononçait «pensait». La réforme d’après guerre a unifié l’écriture et la prononciation. Là encore, il faut apprendre les deux systèmes. De plus, après la réforme deux kana ont disparu.
Par exemple しやう est devenu しょう (shô), ゐる est devenu いる (iru), てう est devenu ちょう (chô).

Il existe plusieurs systèmes de transcription en caractères latins. Leurs différences reflètent les discordances entre l’écriture ancienne et la prononciation moderne. Le système dit Hepburn s’est plus ou moins imposé dans le monde occidental avec quelques aménagements, mais les Japonais eux-mêmes ont développé leur propre système de transcription, le nihon shiki, assez différent. La célèbre grammaire de Samuel Martin, A Reference Grammar of Japanese, utilise une transcription proche du nihon shiki. Il écrit par exemple tukaihurusi alors qu’on transcrira tsukaifurushi dans le système Hepburn. Là aussi, il faut connaître les différents systèmes de transcription.

Pour ma part, j’utilise les règles habituelles suivies par la plupart des auteurs américains (plutôt que français) :
- Écrire les caractères chinois dans leur ancienne graphie ;
- Écrire en kana selon l'ancienne prononciation ;
- Utiliser pour la transcription un système Hepburn aménagé comme le propose Haruo Shirane dans Classical Japanese. A Grammar, mais qui reflète la prononciation moderne.

J’écris donc en japonais いふ [kana = i-fu, moderne いう] et je transcris iu. いふ, iu, est le verbe «dire».

C’est une gymnastique mentale, mais on s’y habitue vite. Des questions ?

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dans le texte, suite Version imprimable

Christophe, et aussi Juliette, intéressés par ma récente proposition de s’initier au japonais classique, me demandent plus d’informations. Je verrais bien une réunion par vidéoconférence de deux heures une fois par semaine (le jeudi soir, à défaut le mardi soir), avec un minimum de cinq personnes qui s’engageraient pour un durée prédéfinie. Une contribution serait aussi à définir.

Concrètement, nous pourrions travailler phrase après phrase sur le Genjôkôan, le chapitre inaugural du Shôbôgenzô, considéré comme l’un des textes les plus importants du maître zen Dôgen. Avantage : ce texte est l’un des plus traduits et chacun peut accéder ou se procurer facilement un certain nombre de traductions françaises ou anglaises. Inconvénient : Dôgen n’écrit pas en wabun, la langue ordinaire de l’époque, mais dans une langue hybride avec des formules chinoises et des tournures empruntées au kanbun, même lorsqu’il semble écrire en japonais. Entrer dans ce genre d’ouvrage requiert donc une initiation au chinois classique. Mais je suppose que les personnes intéressées le seront parce qu’il s’agit de travailler dans la langue même de Dôgen.

Il suffit d’une phrase pour déjà dérouler nombre de traits grammaticaux. Par exemple la phrase mystère akirana ni shirubeshi… (qui est de Dôgen), en japonais :

あきらかにしるべし、佛祖の學道、かならず菩提心を發悟するをさきとせりといふこと。

comprend : quatre verbes, deux auxiliaires verbaux, un adjectif verbal, trois particules, un adverbe, trois noms ou formes nominales et un nom fonctionnel (pour suivre la nomenclature de la grammaire japonaise). Pour comprendre la phrase et son articulation, il convient déjà d'expliquer ces catégories dont certaines n’ont pas d’équivalent dans nos langues.

Il n’est pas nécessaire de connaître le japonais moderne, le japonais classique est trop éloigné de la langue moderne pour que cela soit vraiment utile. Les seuls véritables pré-requis sont une forte motivation et du temps. La langue n’est pas très difficile, mais il faut mémoriser quelques centaines, voire quelques milliers de caractères chinois pour être un peu à l’aise. Il n’y a pas de secret, il faut y revenir sans cesse sinon on les oublie. Il vous faudra aussi acquérir une grammaire et un dictionnaire, ce qui représente malgré tout un certain coût. Les grammaires de japonais classique, sont toutes en anglais, la maîtrise de l’anglais d’avère donc également nécessaire. Et vous devrez apprendre à écrire en japonais sur votre ordinateur (j’utilise Nisus Writer Pro, un traitement de texte multilingue pour l'environnement Mac).

Écrivez-moi si vous êtes intéressé, mais pour mettre à l’épreuve votre motivation, envoyez-moi une transcription en alphabet latin (on dit rômaji = caractères romains) des premières lignes du Genjôkôan et dites-moi comment vous vous y êtes pris :

諸法の佛法なる時節、すなはち迷悟あり、修行あり、生あり、死あり、諸佛あり、衆生あり。萬法ともにわれにあらざる時節、まどひなくさとりなく、諸佛なく衆生なく、生なく滅なし。佛道もとより豐儉より跳出せるゆゑに、生滅あり、迷悟あり、生佛あり。しかもかくのごとくなりといへども、花は愛惜にちり、草は棄嫌におふるのみなり。

Les erreurs sont permises.

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dans le texte Version imprimable

Alors que la plupart des centres bouddhistes tibétains proposent des cours de tibétain afin d’accéder à toute la richesse des enseignements, les centres zen français ne proposent pas encore, du moins à ma connaissance, des cours de chinois ou de japonais pour lire Dôgen dans le texte ou les œuvres d’autres maîtres bouddhistes. Pour répondre à E., si des personnes sont intéressées pour s’initier au japonais classique, je peux mettre en place une classe par vidéoconférence (skype), par exemple le mardi soir ou le jeudi soir, comme le fait Joy Vriens pour le tibétain. Un minimum de cinq participants serait nécessaire. Il n’y a pas de prérequis sinon d’être motivé et de pouvoir y consacrer un temps suffisant. Merci de me contacter.

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akiraka ni shirubeshi Version imprimable

Jonathan souhaite apprendre le japonais classique pour lire Dôgen dans le texte. Il m’écrit : «Quelle version japonaise du Shôbôgenzô, et quels manuels d'apprentissage se procurer ?»

Il existe plusieurs éditions du Shôbôgenzô, toujours très chères. De préférence, il vaut mieux se procurer la version de poche en quatre volumes de Yaoko Mizuno publiée chez Iwanami Bunko. Elle est disponible dans toutes les librairies japonaises, par exemple à Paris chez Junku, 18 Rue des Pyramides 75001 Paris. Toutes les éditions modernes sont unifiées et présentent peu de différences entre elles. Celle de Mizuno se différencie par ses choix de sauts de ligne, sa lecture des passages en chinois et parfois par des variations de ponctuation. L’appareil de notes est assez succinct. Depuis une quinzaine d’années, le temple de Shômonji au Japon propose l’intégralité de la version de Mizuno en ligne, sans les notes. Il suffit d’un clic.

Pour les manuels, c’est un peu plus complexe, d’autant que Dôgen n’écrit pas en wabun 和文, la langue ordinaire japonaise, mais dans une langue mixte habituelle des religieux de l’époque appelée wakan konkô bun 和漢混淆文 qui mêle le wabun et le kanbun 漢文, le chinois tel qu’il est écrit et lu par les Japonais. Il faut donc avoir à la fois des notions de japonais et de chinois classiques pour s’initier à la lecture de Dôgen.

De tous les manuels de japonais classique actuellement disponibles (moins d’une dizaine), celui de Haruo Shirane est à l’évidence le meilleur et le plus complet. Il est sobrement intitulé Classical Japanese. A Grammar (Columbia University Press). Il l’emporte sur tous les autres par son souci de la pédagogie et de l’exhaustivité, même s’il ne couvre pas tous les aspects de la langue. Les mots fonctionnels (koto, tokoro, etc.), pourtant si importants dans la structure de la phrase japonaise, ne sont ainsi pas abordés. Une fois maîtrisé, on peut l’accompagner de l’autre livre de Shirane, Classical Japanese Reader and Essential Dictionary (Columbia University Press) où l’auteur examine, phrase après phrase, la grammaire, le vocabulaire et la syntaxe d’extraits de classiques japonais.

En français, il n’existe que Le manuel de japonais classique. Initiation au bungo de Jacqueline Pigeot (l’Asiathèque 1998), mais ce manuel n’aborde guère que la conjugaison et les auxiliaires verbaux. En plus, l’auteur se limite au wabun de l’époque Heian. L’ouvrage ne sera donc pas très utile.

Pour le kanbun, il n’existe pas à ma connaissance de grammaire disponible en langue occidentale. Il faut donc travailler à partir des grammaires de chinois classique puis apprivoiser pas à pas la manière qu’ont eu les japonais de s’approprier le chinois comme langue véhiculaire.

Pour ma part, j’utilise :
Pour la grammaire japonaise :
Classical Japanese. A Grammar de Haruo Shirane, en regardant de temps à autre les autres grammaires de préférence Bungo Manual: Selected Reference Materials for Students of Classical Japanese de Helen Craig McCullough (succinct mais l’analyse est fine) et A Handbook to Classical Japanese de John Timothy Wixted (pédagogique, beaucoup d’exemples).
Pour le vocabulaire japonais : le grand dictionnaire en ligne de japonais classique (une mine).
Pour le vocabulaire bouddhiste : le dictionnaire en ligne de Charles Muller (en accès payant pour une consultation illimitée).
Pour le vocabulaire chinois : l’indémodable Dictionnaire classique de la langue chinoise de Séraphin Couvreur que l’on peut acheter à la librairie You Feng à Paris.

C’est un long parcours.

Soit par exemple la forme あきらかにしるべし
Il vous faudra tout d’abord apprendre à lire les syllabes : a-ki-ra-ka-ni-shi-ru-be-shi, puisque les Japonais écrivent avec un syllabaire et non avec un alphabet,
apprendre à découper la préposition autour du verbe shiru, «comprendre, savoir» : akiraka ni shirubeshi,
à reconnaître à quel type de conjugaison appartient le verbe shiru (à quatre bases) et quelle est la forme conjuguée employée (ici la forme conclusive),
s’émerveiller d’une conjugaison qui ignore les temps,
reconnaître ensuite l’auxiliaire verbal beshi conjugué lui aussi à la forme conclusive. Cet auxiliaire a plusieurs fonctions, mais suffixé au verbe shiru, il a chez Dôgen une fonction de recommandation insistante, shirubeshi, «il vous faut savoir / il faut savoir / sachez»,
reconnaître le verbe adjectival akiraka nari «être clair, évident» conjugué à la forme suspensive akiraka ni et qui prend ici une valeur adverbiale,
s’émerveiller que les verbes, les adjectifs et les verbes adjectivaux (une catégorie intermédiaire) se conjuguent tous trois,
Se dire que l’on aura pu tout aussi bien écrire akiraka ni shirubeshi avec des caractères chinois 明らかに知るべし,
Se dire au final que akiraka ni shirubeshi signifie simplement « Sachez clairement»,
Et puis avancer, se dire, mais que faut-il donc savoir si clairement ?
Puisqu’il s’agit d’une phrase du Shôbôgenzô :
あきらかにしるべし、佛祖の學道、かならず菩提心を發悟するをさきとせりといふこと。

Une plongée dans un autre monde. Celui de Dôgen.

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Un rébus dans le texte Version imprimable

Je traduis en ce moment le Document de transmission de la robe bouddhique (Hôe denshô 法衣傳書) un texte daté de l'année 1828 qui servit au maître zen Sawaki Kôdô dans ses enseignements sur le kesa. Je trouve une phrase quelque peu étrange. Elle est pourtant fort simple composée d’un sujet et d’un prédicat. La voici :
割截は六ヶ敷ものなり。

Une lecture quelque peu hâtive laisse entendre "la découpe (kassetsu 割截) est (...wa...nari
...は... なり) les six (rokka 六ヶ) coussins (shikimono 敷もの)", mais cela ne veut rien dire. En plus, ka n’est pas le spécificatif des coussins. Intrigué, je fais quelques recherches pour finalement découvrir que la forme 六ヶ敷 est un ancien rébus. À l’époque médiévale, les Japonais multipliaient ce genre de rébus dans l’écriture. On en trouve encore dans la langue moderne, mais celui-ci a disparu depuis fort longtemps. Il survit dans ce texte du XIXe siècle.

mutsu, lecture dite japonaise du caractère 六, "six".
ka, lecture de ヶ. Il s’agit ici du petit ke et non du katakana ke.
shiku, lecture japonaise de 敷, "étendre".

Mutsu-ka-shiku! Soit l’adjectif 
難しむつかし・むづかし mutsukashi/muzukashi, "difficile" (en japonais, les adjectifs se conjuguent et -shi est la forme infinitive du dictionnaire. La forme moderne est muzukashii).
Il faut donc lire
六ヶ敷もの muzukashiki mono ("une chose difficile/fastidieuse") et sûrement pas rokka shikimono. Rien à voir avec six coussins.

La phrase se reconstitue ainsi :
割截は六ヶ敷ものなり。
kassetsu wa muzukashiki mono nari.
Que je traduis : "La découpe est fastidieuse."
La traduction, parfois aussi.

Traduction Version imprimable

Parmi les questions reçues revient souvent celle des traductions des ouvrages du maître zen Dôgen. Laquelle choisir ? Je n’en recommanderais que deux s’agissant de la traduction du Shôbôgenzô, l’œuvre maîtresse de Dôgen :

- La traduction anglaise de Gudô Nishijima et de Chôdô Cross en quatre volumes, aujourd’hui téléchargeables gratuitement sur le net.
- La traduction anglaise en ligne du collectif Soto Zen Texts Project. Cette traduction (inachevée à ce jour) a l’avantage de disposer d’un appareil critique conséquent et de donner la version originale japonaise.

Les traductions partielles de Norman Wadell et de Thomas Cleary sont très bonnes aussi.
Je n’ai pas lu la version de Kazuaki Tanahashi récemment publiée. Les versions anglaises de Yuho Yokoi et de Kôsen Nishiyama sont des traductions trop libres pour être retenues.

En français, nous disposons de la traduction de quelques chapitres par Bernard Faure dans son ouvrage La vision immédiate. La version de Yoko Orimo est trop contournée pour être un support d'études. Celle de Charles Vacher
n'a que peu de rapports avec l'original.

Mais avec l’écriture toute particulière de Dôgen, les meilleures traductions ont leurs limites et il paraît difficile d'accéder à sa pensée (qui se confond avec un travail sur la langue) sans un minimum de connaissances du chinois ancien et du japonais classique
. Pour ceux que l'apprentissage du japonais classique ne rebuterait pas, la Bible traduite en japonais classique est disponible sur la Toile :

元始に神天地を創造たまへり
Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre.
地は定形なく曠空くして黑暗淵の面にあり神の靈水の面を覆たりき
La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.
神光あれと言たまひければ光ありき
Dieu dit : Que la lumière soit! Et la lumière fut.

La langue est fort châtiée et ce n'est pas exactement le style de Dôgen. Mais, en tout cas, on peut s'initier au japonais classique d'une façon pour le moins originale. Plusieurs grammaires sont aujourd'hui disponibles. L'ouvrage de Haruo Shirane, Classical Japanese: A Grammar, est accessible, agréable et complet.


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Kanashimubeshi Version imprimable

J’aime me plonger dans les textes japonais des temps anciens. Une langue exprime dans sa structure même une vision du monde. Le japonais ancien m’apparaît comme une langue de l’émotion et de la subjectivité. On le voit tout particulièrement dans les romans et récits médiévaux mais surtout dans les poésies qui font un large usage de particules ou d’auxiliaires verbaux pour exprimer en quelques mots le paysage intérieur du poète. Bien sûr, parler dans cette langue ne se résume pas à une simple communication d’états émotionnels. Le Japonais sait fort bien parler de la réalité, mais son discours peut immédiatement se transformer en un discours sur le réel tel qu’il vibre en lui. Cette subjectivité s’exprime alors dans une autre structuration grammaticale et syntaxique. Les traductions françaises peinent à rendre ces "paroles de l'âme" car notre langue ne possède pas la subtilité émotionnelle de la langue japonaise ancienne.

La littérature bouddhiste de l’époque médiévale est différente et forme un genre à part, même lorsqu’elle est écrite en japonais, car il s’agit d’oeuvres essentiellement didactiques et apologétiques. Ces textes sont rédigés dans une langue hybride de japonais mêlée de chinois. L’oeuvre japonaise du maître zen Dôgen, son Shôbôgenzô, est réputée difficile. Elle est particulièrement déroutante car son écriture articule constamment deux niveaux, le discours ordinaire (le discours sur la réalité) et le méta-discours (le discours sur le discours) en jouant de cet entremêlement du chinois et du japonais. Ces niveaux ne se lisent pas à la suite, comme le seraient un texte suivi de son commentaire, mais coexistent au fil de son écriture. La traduction tout autant que la lecture est donc fort rebutantes. Le Shôbôgenzô est un objet fort singulier de littérature.

À lire, un article de Steven Heine : Kôans in the Dôgen Tradition: How and why Dôgen does what he does with kôans (en anglais).


Quelque chose me surprend chez Dôgen, la quasi-absence de la subjectivité propre aux Japonais. Les autres auteurs bouddhistes de son époque évoquent ou parlent assez librement de leur paysage intérieur. Tel n’est pas le cas pour Dôgen. Bien qu’il ait écrit des milliers de pages, nous ne possédons aucune lettre personnelle de sa main. Il ne livre aucun récit de ses rêves (à part une fois ou deux) alors que pour ses contemporains, le monde onirique est un espace privilégié. Certes, il aurait laissé quelques poésies japonaises (waka) réunies dans un recueil intitulé Sanshôdôei, "Les poésies de la voie du pin parasol", mais l’exégèse moderne a montré qu’elles sont au moins pour partie faussement attribuées à Dôgen. Les historiens ont également remarqué qu’il ne fait jamais fait allusion dans ses écrits à l’un des changements majeurs de sa vie, son départ de Kyôto qui a dû se passer dans des conditions difficiles et peut-être dramatiques. Sans doute persécuté, il déserte à quarante ans passés son propre monastère avec la plupart de ses moines. Ils traversent en deux semaines une grande partie du Japon à pied et s'établissent dans une région reculée. Il n’évoquera jamais ni ce voyage ni les raisons qui ont poussé sa communauté à quitter la capitale.

Et pourtant... il y a comme un retour de l’âme japonaise (je ne dirais pas un retour du refoulé) chez Dôgen. Une expression revient souvent sous sa plume, et qui m’intrigue chez lui, il s’agit de la forme verbale kanashimubeshi. Il l’utilise pour déplorer l’état du bouddhisme de son époque. Il s’agit du verbe kanashimu auquel est suffixé l’auxiliaire beshi qui indique une possibilité ou une présomption. Le verbe kanashimu est la verbalisation de l’adjectif kanashiku, "triste". On pourrait donc traduire kanashimubeshi par "comme c’est triste" ou "comme c’est pitoyable". Mais cette traduction en français pourtant assez littérale ne rend pas suffisamment compte du sentiment de désolation intérieure qu’elle exprime.

Dans ce kanashimubeshi, je n’entends pas simplement le sentiment de Dôgen mais toute l’âme du Japon.




La chanteuse Misora Hibari interprète Kanashii sake, "Triste saké". Écoutez cette tristesse...

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Le moine Tetsugen Version imprimable

Une autre biographie, toujours extraite des Vies excentriques des temps modernes (Kinsei kijin den, 1790), celle de Tetsugen Dôkô (1630-1682), l'un des plus célèbres moines de l'école zen Ôbaku. Il fit imprimer l'intégralité du canon bouddhiste (48.275 pages dans cette version imprimée). D'abord adepte de l'école Jôdo shinshû, il se convertit à l'enseignement du zen qu'enseignaient des moines chinois établis au temple d'Ôbakusan Manpukuji.

僧鉄眼

僧鉄眼、諱道光、肥後國本願寺末下の寺に生れ、既に妻もありしが、其宗徒不徳无才の人も、寺格により上位に居ることを甘心せず、黄檗山に登り木庵禪師に従ふ。其の妻たる人尋ね登しかども對面せざるを慮りて、黄檗門前に旅宿して、師の出づるを窺ふに、或日果して出でたるを、強ひて誘ひければ、止む事を得ず伴ひて故國へ歸り、其の郷まで入しが、ぬけて上途し、又黄檗に至る。法を嗣ぎし後、攝津國難波村瑞龍寺を建立せり。世人今猶鉄眼をもて其の寺を稱す、一切經の藏板を思ひ立ちて勸進せしに、其の料金集れる頃、天下大に餓ゑしかば、師憐みて件の金を殘らず施し、又如前勸進せるに、数年ならず又集りたるが、再び五穀不熟にて餓死多ければ、此の度も此の金を施行に盡せり。されども徳の至りにや、第三回の勸進にて藏經の印刻成就して、其の經を頒つ所の代金を、本寺より已下一宗の寺々に配ること今に於いて同じ。(同宗に錦袋園といふ藥をうるも同じ。勸學寮より一宗に金を頒つ) 此の師佛學深く説法能辮にて、俗間を化度する事多けれども、生涯建立門にかゝり、自の腕力十分ならずといひて、吾が法嗣を立てず、法弟寶洲和尚に寺を附屬す。是又他の難き所なり。寶洲も佛學に長じて徳業ありしとぞ。

Mon essai de traduction :

Le moine Tetsugen

Le moine Tetsugen, Dôkô de son nom d’ordination (imina), était né dans un temple dépendant du Honganji de la province de Higo. Il avait déjà une épouse mais, insatisfait que dans son école des personnes sans vertu ni talent occupent des positions élevées dans la hiérarchie, il se rendit au temple d’Ôbakusan [Manpukuji] où il suivit le maître zen Mokuan. Sa femme vint le trouver mais pensant qu’elle ne pourrait le rencontrer, elle se logea dans une auberge aux abords du temple (monzen) d’où elle épiait sa sortie. Un jour, il sortit selon ce qu’elle avait espéré. Comme elle le pressait de la rejoindre, il n’eut d’autre choix que de retourner avec elle dans sa province jusqu’à revenir dans son village mais il s’échappa, reprit la route et rejoignit à nouveau Ôbaku. Après avoir reçu la transmission du dharma, il fonda le temple de Zuiryûji au village de Naniwa dans la province de Settsu. Même aujourd’hui les gens appellent ce temple de son nom, le Tetsugenji. Il décida de faire graver une édition du canon bouddhiste et il collecta des fonds (kanjin). Au moment où l’argent nécessaire fut rassemblé, il y eut une grande famine dans le pays, et dans sa compassion il le distribua sans qu’il ne lui reste plus rien de cet argent. Puis à nouveau, il recommença sa collecte comme avant. En très peu d’années, l’argent fut réuni mais à nouveau les cinq sortes de grains ne mûrirent pas et les morts de faim furent si nombreux que cette fois-ci également il dépensa la totalité en aumônes. Au comble de la vertu cependant, à la troisième collecte, il mena à son terme l’impression du canon. De même aujourd’hui, le coût de la distribution de ces sûtras est réparti entre tous les temples de l’école [Ôbaku] du temple principal aux suivants (de la même manière, on vend dans cette école une médecine du nom de kintaien, l’argent est distribué dans toute l’école par la résidence Kangakuryô). Les études bouddhistes de ce maître étaient profondes, ses sermons éloquents et bien que la populace qu’il convertissait était fort nombreuse, il resta toute sa vie au seuil de l’habileté (konryûmon). On dit qu’il n’eut pas suffisamment de force en lui-même et il ne désigna pas d’héritier dans le dharma (hôshi). Il transmit le temple à maître Hôshû, son disciple. Ce fut également une affaire difficile pour les autres [disciples]. Il est dit qu’Hôshû était tout autant versé dans les études bouddhistes et qu’il pratiquait les actes vertueux.


Une vraie difficulté de traduction avec l'expression konryûmon ni kakari, lit. "suspendu à la porte de l'établissement" sur laquelle je sèche. Konryûmon, "la porte de l'établissement / la rubrique de la manifestation" est un terme technique du zen et désigne la dimension opérative post-éveil. Je la rends provisoirement par "rester au seuil de l'habileté" d'après le contexte. Toute suggestion bienvenue.




Tetsugen Dôkô. Cliquez sur l'image.

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