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J'ai deux kôans à vous dire...
Le blog zen d'Éric Rommeluère

Jeudi 08 Mai 2008

Bouddhisme : la tentation de la révolte ?

Le jeudi 15 mai 2008, vous pourrez écouter sur la chaîne parlementaire Public Sénat un débat animé par Caroline Delage qui éclaire les récents événements en Birmanie et au Tibet. Il réunit Frédéric Lenoir, directeur du Monde des Religions, Sophie Malibeaux, chef du bureau Asie à Radio France Internationale, et moi-même. Le format assez court du débat ne permettait guère d’approfondir les questions, il donne néanmoins quelques clés intéressantes pour comprendre la situation.

Le débat est programmé sur la chaîne le 15 mai à 21 h 15 et à 23 h 30 puis le 16 mai à minuit trente. Mais rassurez-vous, vous pourrez voir et revoir le débat sur le site internet de l’émission Paroles du Monde.

L'argumentaire de l'émission : En septembre dernier, jusqu'à cent mille personnes, conduites par les moines bouddhistes, sont descendues dans les rues de Rangoon pour protester contre la junte militaire birmane. En mars, ils étaient plusieurs centaines de bonzes dans les rues de Lhassa pour manifester contre l'oppression chinoise au Tibet. Dans les deux cas, la révolte a été durement matée. Mais dans les deux cas, les moines sont sortis de leur monastère pour manifester contre le pouvoir en place, loin de l'image de soumission qui leur est traditionnellement associée. Pour dépasser les clichés, Paroles du monde a choisi de revenir sur la notion de pacifisme et de non-violence devenue l'image de marque du bouddhisme. Est-elle mise à mal par ces deux événements ? Peut-on parler d'un nouveau mouvement bouddhiste contemporain, engagé socialement et politiquement ?


LCI - Journal du 24 septembre 2007 (extrait).

Éric Rommeluère - 14:08 - rubrique La vie de la cité - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Lundi 25 Février 2008

Le bouddhisme engagé

Sur Radio Suisse Romande

Vous pouvez m'écouter dans l'émission Hautes Fréquences de la 1ère (Radio Suisse Romande) du 24 février 2008. L'émission était consacrée au bouddhisme engagé et j'apportais avec Mathieu Ricard quelques éclairages sur ce mouvement.

L'émission est archivée ici : sélectionnez dimanche 24 février, puis l'émission Hautes Fréquences à 20 heures. Ou utilisez ce lien direct.

Bon, je ne suis pas sûr d'avoir été au meilleur de ma forme. J'ai enregistré l'émission en décembre dernier le lendemain d'un séjour hospitalier un peu difficile. Mais le professionnalisme et l'amabilité du journaliste (Christophe Boisset) m'avaient convaincu de venir.

Éric Rommeluère - 16:00 - rubrique La vie de la cité - Version imprimable - Permalien - 2 commentaires

Jeudi 21 Février 2008

Zazen est différent de la méditation

Avec l’autorisation d’Isshô Fujita, je publie l’un de ses textes consacré à la méditation.

Isshô Fujita (photographie ci-contre) est un enseignant zen dans la lignée de Kôdô Sawaki et de Kôshô Uchiyama. Pendant une vingtaine d’années, il a animé le Valley Zendo, un petit centre zen dans le Massachussetts aux États-Unis, qui suit le style d’Antaji, le temple de Kôshô Uchiyama au Japon. En 2005, Isshô est revenu vivre dans son pays natal. Il vit actuellement à Hayama dans la préfecture de Kanagawa où il anime l’association “Polir la tuile”.

Ce texte intitulé “Zazen est différent de la méditation” est le support polycopié d’un atelier que Isshô consacra à l’expérience du corps méditant et qu’il donna en 2002 au Bare Center for Buddhist Studies (Massachusetts). A bien des égards, je l’ai trouvé juste et remarquable et je vous le propose, non pour le lire avec l’intellect mais pour l’approfondir dans et avec l’expérience de la méditation.

Trois remarques personnelles :

1/ Je comprends bien que Isshô entend souligner le hiatus entre la méditation zen et les autres formes de méditation. Néanmoins, je ne suis pas sûr que sa posture de surplomb soit la meilleure façon d’évoquer ces autres méditations.

2/ Isshô semble adopter la position radicale de quelques enseignants zen au Japon : on ne doit utiliser aucune technique de méditation pour faire zazen. L’expérience montre cependant que la seule proposition de “juste s’asseoir” entraîne parfois des confusions intérieures voire la sensation douloureuse d’un divorce entre le corps et l’esprit. De mon point de vue, on peut / on doit / proposer des techniques en soulignant qu’il ne s’agit bien sûr que de techniques préparatoires et qu’elles ne se confondent pas avec la méditation zen.

3/ Peut-être que certains passages paraîtront difficiles. En fait, Isshô reprend sans les expliciter des thèmes et des phrases traditionnelles :
Tout le texte paraît déjà n’être qu’un long commentaire de l’expression tajô ippen, “devenir totalement un, devenir une totalité intégrée”, qui décrit traditionnellement l’accomplissement méditatif.
Zazen est différent de la méditation” est une adaptation de la célèbre phrase de Dôgen : “La méditation zen (zazen) n’est pas un exercice de méditation (shuzen)”.
Enfin, le passage un peu difficile sur le corps, l’esprit et le mental qui sont scellés est la reprise d’un texte du maître zen Keizan.

Le texte est un peu long. Vous pouvez le télécharger au format pdf.

Éric Rommeluère - 12:29 - rubrique Qu'est-ce que le zen ? - Version imprimable - Permalien - 1 commentaire

Mardi 19 Février 2008

La nuit solidaire



Je serais à la nuit solidaire le jeudi 21 février 2008, place de la République à Paris.

Vingt-sept associations interpellent les pouvoirs publics pour défendre 3 millions de mal-logés et 100.000 sans-abri.
Le blog de la nuit solidaire. Pour des infos province : Le site de la FNARS.


Le communiqué de presse :


"Déçues par les propositions gouvernementales, les associations unies continuent de se mobiliser. Comme première action, elles appellent tous les citoyens à se rassembler pour une nuit solidaire, le 21 février.

La volonté politique n’est pas au rendez-vous...

Le 29 janvier, le Premier Ministre a présenté aux associations ses propositions qui se sont révélées décevantes... Les associations considèrent qu’elles ne sont pas de nature à améliorer durablement les conditions de vie des personnes sans abri et mal logées, ou à fluidifier l’ensemble de la chaîne, de l’hébergement au logement.

De plus, les moyens annoncés ne permettront pas de mettre en oeuvre le droit au logement opposable. Les associations évaluent l’effort financier nécessaire à plus de 1,5 milliard d’euros pour 2008 ; 250 millions seulement ont été annoncés.
Cette insuffisante mobilisation de l’Etat face à un problème aussi grave est inacceptable.

... Rendez-vous le 21 février pour une nuit de mobilisation citoyenne

Les associations unies demandent au gouvernement de compléter immédiatement ses mesures pour définir une réelle politique publique à l’égard des personnes sans abri et mal logées.

Elles organisent le jeudi 21 février prochain, à partir de la tombée de la nuit, une nuit solidaire pour le logement ouverte à tous, personnes à la rue, mal logés, associations et autres citoyens. Cette nuit sera l’occasion d’un rassemblement symbolique, d’échanges et de convivialité pour en finir avec cette situation inacceptable."

27 associations unies : Association des Cités du Secours Catholique, Association Emmaüs, Association nationale des compagnons bâtisseurs, Centre d’action sociale protestant, Collectif Les Morts de la Rue, Emmaüs France, Enfants de Don Quichotte, FAPIL, Fédération d’Aide à la Santé Mentale Croix-Marine, Fédération de l’Entraide Protestante, Fédération française des Equipes St Vincent, Fédération nationale des Centres Pact Arim, Fédération nationale Habitat & Développement, FNARS, FNASAT- Gens du voyage, France Terre d’Asile, Fondation Abbé Pierre, Fondation de l’Armée du Salut, Habitat et Humanisme, Les petits frères des Pauvres, Ligue des Droits de l’Homme, Mouvement ATD Quart Monde, Secours Catholique, UNAFAM, UNAFO, UNHAJ, UNIOPSS.

Éric Rommeluère - 22:27 - rubrique La vie de la cité - Version imprimable - Permalien - 1 commentaire

Lundi 18 Février 2008

Elle s'appelle Sabine

Sandrine Bonnaire filme Sabine Bonnaire. Sabine Bonnaire dit à Sandrine Bonnaire : "T’es pas une salope, t'es ma sœur. T’es pas une pute, t'es ma sœur."

Elle s’appelle Sabine est un film sobre que Sandrine Bonnaire consacre à sa jeune sœur autiste et psychotique aujourd'hui âgée de 38 ans. Depuis quelques années, celle-ci vit dans une maison d’accueil en Charente après un séjour de cinq ans en hôpital psychiatrique. Sandrine Bonnaire tient la caméra et reste silencieuse. Lorsque elle-même interagit avec les personnes qui sont dans le champ de la caméra, les interroge, son ton reste posé, monocorde. C’est à peine si elle consent à apparaître devant la caméra, presque à son corps défendant. Par un dispositif qui sait laisser à distance un amour que l’on pressent total et peut-être fusionnel, le spectateur est convoqué à l’étrangeté et au je-ne-sais-quoi de l’être fou. Car Sabine sait bien qu’elle est Sabine et que sa sœur est bien Sandrine. Et pourtant lorsqu’elle dit "T’es pas une salope, t'es ma sœur. T’es pas une pute, t'es ma sœur", nous ne savons pas ce qu’elle dit, sidérés par le visage de la folie.

Les images s’entrechoquent. Celles, tournées il y a une vingtaine ou une dizaine d’années, d’une adolescente et d’une jeune femme belle aux cheveux longs qui ressemble tant à Sandrine Bonnaire, certes un peu différente, mais qui sait parler, bouger, rire et jouer du piano. Et puis aujourd’hui, celles d’une femme grosse, hébétée, aux gestes malhabiles qui bave et qui tremble. Avec au cœur, une question irrésolue : que s’est-il passé, alors que Sabine a longuement séjourné en hôpital psychiatrique, censé la soigner ou du moins juguler la maladie ? Le film n’est pourtant pas un réquisitoire contre l’institution psychiatrique, simplement la mise en image d’un désarroi devant la dégradation et l’effondrement intérieur d’un être humain. Sandrine Bonnaire cherche des réponses, elle interviewe un thérapeute, la mère d’un jeune homme, infirme moteur cérébral qui vit dans aujourd’hui dans la même institution que Sabine. Même si le thérapeute adopte la posture de celui qui sait, l’un et l’autre témoignent au fond de leur propre désarroi devant cet autre toujours si proche et toujours si lointain.

La bande-annonce de Elle s'appelle Sabine, un beau documentaire de Sandrine Bonnaire (actuellement en salles) :

Éric Rommeluère - 08:00 - rubrique Divers - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Samedi 16 Février 2008

Les dix mille dharmas ne sont pas...

Je préparais récemment une causerie sur la lecture ou plutôt sur la non-lecture du Shôbôgenzô ("Le trésor de l’œil du vrai dharma"), l’œuvre épaisse et difficile de Dôgen (1200-1253), le fondateur de l’école au Japon. Quiconque s’intéresse aujourd’hui au zen est plus ou moins sommé de se frotter à ce livre où le maître zen explore les multiples facettes du réel. Mais l’entreprise est ardue car le lecteur est immédiatement confronté à un problème essentiel : l’agencement des mots ne fait pas sens. Ce n’est pas même une question de culture bouddhique, de comprendre les termes et les concepts : les moines zen japonais eux-mêmes le confessent, ils n’y comprennent pas grand chose ! Et pourtant, il ne s’agit pas de simples divagations couchées sur le papier. Le lecteur ressent bien le soin tout particulier de l’écriture et la volonté d’une expression. Après de nombreuses années de fréquentation du texte, des commentaires traditionnels, des diverses traductions proposées, je me demande finalement s’il n’y aurait pas lieu au fond d’être, non un lecteur, mais un non-lecteur de Dôgen.

Déjà, sans lire l’original japonais, l’accès au texte est très difficile. Dôgen fait un usage très déroutant de sa propre langue qu’il triture jusqu’à l’extrême, laissant souvent les traducteurs en peine. Une simple phrase, pourtant fort simple, suffira à démontrer l’ampleur de la tâche. Pour préparer cette causerie, Je relisais l’ouverture du Shôbôgenzô dans la traduction française de Yoko Orimo. Les deux premières phrases du premier chapitre sont données comme suit :

Au moment favorable où les existants sont la loi de l’Éveillé, il y a l’Éveil et l’égarement, il y a la pratique, il y a les naissances et les morts, il y a les éveillés et les êtres.
Au moment favorable où les dix mille existants ne sont plus en moi, il n’y a ni Éveil ni égarement, il n’y a ni éveillés ni êtres, il n’y a ni apparaître ni disparaître.

(La vraie Loi, trésor de l’Œil : Textes choisis du Shôbôgenzô, Éditions du Seuil, 2004, p. 46)

Mon attention est attirée par l’expression "ne sont plus en moi", puisque Dôgen n’évoque jamais d’une manière ou d’une autre une spatialisation du moi (du moins, à ma connaissance). Je reprends alors la propre traduction de Bernard Faure dont je sais la précision des mots. Il traduit le même passage de la manière suivante :

Lorsque tous les dharmas sont la Loi bouddhique, il y a illusion et éveil, pratique, naissance, mort, Buddhas et êtres sensibles.
Lorsque les dix mille dharmas sont dénués de moi, il n’y a ni illusion ni éveil, ni Buddhas ni êtres sensibles, ni naissance ni extinction.

(La vision immédiate : Nature, éveil et tradition selon le Shôbôgenzô, Éditions Le Mail, 1987, p. 113)

Bigre, fis-je ! "Sont dénués de moi", voilà qui n’a pas du tout le même sens que "ne sont plus en moi".

Force est de reprendre l’original qui est :
諸法の佛法なる時節、すなはち迷悟あり、修行あり、生あり、死あり、諸佛あり、衆生あり。
萬法ともにわれにあらざる時節、まどひなくさとりなく、諸佛なく衆生なく、生なく滅なし。
Shohô no buppô naru jisetsu, sunawachi meigo ari, shugyô ari, shô ari, shi ari, shobutsu ari, shujô ari.
Bampô tomoni ware ni arazaru jisetsu, madoi naku satori naku, shobutsu naku shujô naku, shô naku metsu nashi.


La phrase mystère est : 萬法ともにわれにあらざる時節, bampô tomoni ware ni arazaru jisetsu. L’un traduit par "Au moment favorable où les dix mille existants ne sont plus en moi", et l’autre par "Lorsque les dix mille dharmas sont dénués de moi."

Il y a d’abord ce 時節 jisetsu traduit par Orimo par "au moment favorable". Jisetsu désigne en chinois une période de temps, le moment où commence une période de temps ou encore un anniversaire. Par exemple, l’expression 八時節 "les huit jisetsu" désigne les deux équinoxes, les deux solstices et le début des quatre saisons. Jisetsu est un moment particulier dans le déroulement temporel. On trouve par exemple dans un texte zen l’expression 不待時節 jisetsu o matazu, "ne pas attendre un moment particulier".

Dans la phrase de Dôgen, jisetsu est utilisé comme une conjonction de temps mais j’ai bien du mal à y entendre un avantage ou une positivité ("un moment favorable"). Certes Dôgen aurait pu simplement utiliser les conjonctions 時 toki ou 時に toki ni, "lorsque", mais je n’arrive pas à lire plus loin qu’une simple scansion du temps, certes plus forte qu’un simple "lorsque" mais assez loin d’un "moment favorable". Il s’agit d’un moment.

萬法 bampô : les dix mille dharmas. Dharma est à prendre au sens de chose, d’existence et bampô, "les dix mille dharmas" est un synonyme de 諸法 shohô, "les dharmas" ou "tous les dharmas" de la première phrase.

ともに tomoni est un adverbe qui n’est traduit ni par Orimo ni par Faure. Il signifie "ensemble, en commun, les uns avec les autres".

Et puis vient l’expression problématique われにあらざる ware ni arazaru. La copule "être" (A est B) se dit なり nari en japonais. Ce mot provient de にあり ni ari ("être /se trouver (ari) dans (ni)"). La forme négative, "n’est pas", est ならず narazu (nara, forme indéterminée de nari + suffixe verbal négatif zu) ou plus communément にあらず ni arazu (particule ni + ara, forme indéterminée de ari + suffixe verbal négatif zu).

Si l’on devait retraduire depuis le français "les dix mille dharmas ne sont pas X" on traduirait inévitablement par bampô X ni arazu (forme négative de nari). Mais, si l’on devait retraduire "les dix mille dharmas ne sont pas dans X" on traduirait également avec la forme homonyme bampô X ni arazu (forme négative du verbe ni ari, "être dans/se trouver dans").

Note : Dans la phrase de Dôgen, ni arazaru est la forme dite déterminante de ni arazu. Elle est nécessaire devant la conjonction jisetsu et ne modifie en rien le sens du verbe.

"N’est pas", "ne se trouve pas dans" : Le sens est évidemment différent. Comment décider ? Les Japonais de l’époque utilisaient aussi non seulement le syllabaire japonais mais des idéogrammes chinois pour certaines formes grammaticales. Mais d’une manière générale, Dôgen utilise le syllabaire pour les formes ni ari ou nari. L’ambiguïté reste entière dans son écriture. Mais cette seconde phrase est écrite en parallèle de la première où, pour le coup, il n’existe aucune difficulté. Il s’agit de la copule être (nari) et non du verbe se trouver dans (ni ari) :

諸法の佛法なる時節 shohô no buppô naru jisetsu : Lorsque / Au moment où (jisetsu) les dharmas / tous les dharmas (shohô) sont (naru forme déterminante de nari) le dharma du bouddha (buppô).

Je ne pense donc pas que l’on puisse traduire le ni ari de la seconde phrase par "être dans / se trouver dans". Dans la nouvelle version de sa traduction publiée il y a peu, Yoko Orimo propose "Au moment favorable où aucun des dix mille existants n’est plus en moi" (Shôbôgenzô, La vraie Loi, Trésor de l’Œil, tome 3, Éditions Sully, 2007, p. 15). Le rajout de "aucun" correspond à la traduction de l’adverbe tomoni. Orimo conserve "n’est plus en moi" même si elle précise en note que d’autres traductions sont possibles comme "aucun des dix mille existants n’est plus le moi".

Mais si les dharmas ne sont pas, que ne sont-ils pas ? Dôgen dit われ ware qui n’est autre que le pronom personnel de la première personne ("je" comme sujet, "moi" comme complément). Dôgen fait un usage subtil de différents termes de la personne et distingue le je, le moi et le soi. Une première lecture de bampô tomoni ware ni arazaru jisetsu donnerait "Lorsque tous les dharmas ne sont pas moi" mais le moi en question désigne-t-il bien ici l’appropriation du locuteur ? Car immédiatement, le contexte rappelle la célèbre formule chinoise sur la vacuité des phénomènes, 諸法無我 shohô muga, "tous les dharmas sont dénués d’un soi", où le sanskrit âtman est rendu par le pronom personnel je
.

Dôgen semble avoir en tête l’expression. Le moi est rendu par la lecture japonaise われ ware écrit avec le syllabaire plutôt que par l’utilisation de l’idéogramme chinois 我 (lu ware en japonais). Il s’agit donc pas de lire "tous les dharmas ne sont pas moi" mais bien "tous les dharmas ne sont pas un/le moi". Il est intéressant de noter que, dans cette reprise de la formule, Dôgen fait un glissement significatif, puisqu’il délaisse "tous les dharmas n’ont pas de soi" au profit de "les dix mille dharmas ne sont pas le soi" (finalement, Faure fait une erreur de traduction avec son "les dix mille dharmas sont dénués de moi" ou du moins passe-t-il à côté de l’inflexion faite). Dôgen fera une relecture similaire d’une fameuse phrase du Sûtra du Nirvâna, "tous les êtres ont la nature de bouddha" qui deviendra sous sa plume "tous les êtres sont la nature de Bouddha".

Vous comprenez sans doute maintenant toute la difficulté d’entrer dans ce texte. Je m’arrête tout provisoirement sur une proposition de traduction : "Au moment où tous les dix mille dharmas ne sont pas du moi" qui, au demeurant, n’est pas encore très éclairante. Car quel est ce moi dont il est question ? L’un des disciples directs de Dôgen a laissé un commentaire détaillé du Shôbôgenzô. Il glose cette phrase comme suit : "Ce moi est le moi des dix mille dharmas. Cette négation de ne pas être un moi ou un mien ne désigne pas non plus l’absence d’un avoir opposé à un avoir."

Voici comment d’autres traducteurs se sont frottés au texte :
When the myriad dharmas are each not of the self (Chôdô Cross & Gudô Nishijima, Master Dogen’s Shobogenzo, Windbell Publications, 1994)
When myriad things are all not self (Thomas Cleary, Shôbôgenzô: Zen Essays by Dôgen, University of Hawaii Press, 1986)
As a myriad things are without an abiding self (Kazuaki Tanahashi (ed.), Moon on a Dewdrop: Writings of zen Master Dôgen, North Point Press, San Francisco, 1985)

Éric Rommeluère - 07:00 - rubrique Dôgen - Version imprimable - Permalien - 2 commentaires

Jeudi 14 Février 2008

Le rituel de l'ambroisie

Notre monde ressemble de plus en plus à celui des esprits affamés (preta en sanskrit), l’une des six destinées de renaissance. L’iconographie bouddhiste représente ces esprits le cou serré, dans l’impossibilité de manger alors que tout leur être crie famine. Il existe dans le zen un rituel tantrique destiné à apaiser ces esprits affamés. On les appelle à se réunir dans un espace sacré et l’on verse de l’ambroisie, une sorte de nectar, dans leur gorge serrée. Au Japon, le rituel (kanromon, le rituel de l’ambroisie) est élargi et fonctionne comme un rituel d’apaisement des souffrances, les siennes propres comme celles d’autrui, celles des morts comme celles des vivants. Je voudrais désormais accomplir ce rituel où l’on s’emplit d’amour et de compassion pour accueillir et transformer nos blessures et nos tristesses. La grandeur n’est-elle pas aussi une pratique de l’amour infini ? La pratique tantrique œuvre dans le domaine du sacré et place l’officiant en demeure d’incarner cet amour. J’inviterai toutes les personnes qui le souhaitent à participer et à assister à ce rituel (dans notre groupe de méditation de Paris). Pour le premier semestre 2008, les dates retenues sont le 29 mars, le 26 avril, le 31 mai et le 28 juin.

Les mains jointes.

Éric Rommeluère - 15:51 - rubrique Un Zen Occidental - Version imprimable - Permalien - 1 commentaire

Mardi 12 Février 2008

Le renouvellement des préceptes

Dans le zen, la grandeur s’exprime dans les préceptes de bodhisattva (bosatsukai). Ils sont récapitulés dans les trois purs préceptes : ne pas faire le mal, faire le bien et aimer autrui. Ce ne sont ni des règles ni des guides ni des recommandations, mais l’affirmation même de l’éveil en nos vies. Lorsque je les récite, je n’entends que l’ouverture et l’intrépidité qui les soutient. Traditionnellement, on reçoit ces préceptes au cours d’un rituel. Le bodhisattva témoigne ainsi de sa volonté de laisser émerger en lui l’éveil. Ce n’est pas pour autant, bien sûr, que ses gestes et ses attitudes seront automatiquement et immédiatement transformés. Les impuissances, les défaillances se perpétuent aussi. Prendre ces préceptes nous engage d’abord à devenir pleinement conscient de nos actes, de nos paroles et de nos pensées, à ressentir comme chacun de nos gestes, même le plus anodin, oriente notre vie et la vie de ce monde.

Dans toutes les écoles bouddhistes, on renouvelle périodiquement les préceptes, habituellement à la pleine et la nouvelle lune (au Japon, qui a adopté le calendrier solaire, le 15 et le 30 du mois ; aux États-Unis ou en Europe, dans les différents centres occidentaux, plutôt une fois par mois). Il s’agit de réentendre toute leur force et leur inspiration. Jusqu’à présent, j’ai négligé ce renouvellement des préceptes ; il est vrai que cette pratique n’est guère en usage dans les centres zen français. Mais aujourd’hui, j’ai besoin de me remémorer cet engagement intérieur, sentir comme la grandeur n’est jamais assez grande, comme l’audace n’est jamais assez audacieuse. Pour moi-même, je renouvellerai formellement ces préceptes chaque mois. J’ai également donné ces préceptes à quelques personnes. Je ne peux donc que les inviter à se joindre à ce cérémonial. Les inviter à sentir comme ce chemin du bodhisattva est un chemin où, en conscience et à chaque instant, on s’efforce à la grandeur.

Les mains jointes.

On trouvera ici quelques photographies du cérémonial prises au temple de Yôfukuji (école sôtô, Japon).

Éric Rommeluère - 10:23 - rubrique Un Zen Occidental - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Jeudi 31 Janvier 2008

Ovni (objet vide non identifié)

Heart Sutra de Will Barry (écoutez) :



Les paroles :

I think we all know that Bodhisattva
Practicing deep Prajna Paramita
Percieved the emptiness of the five conditions
Avalokitesvara

O, Shariputra
Don't you know that emptiness is form
form is emptiness
All things are like this

Sensations, perceptions/, reactions, consciousness
are also like this.
O, Shariputra,
all things are expressions of emptiness,
Not born, not destroyed, not stained, not pure;
Neither waxing nor waning.
Thus empti/ness is not form;
not sensation nor perception,
not formation nor consciousness.
No eye, ear, nose, tongue, body, mind;
No color, sound, smell, taste, touch,
No realm of sight, no realm of consciousness;
Yeah all things are like this

No/ ig/no/rance/, no/ end/ to/ ig/no/rance/;
No/ old/ age/ and/ death/,
No/ ces/sa/tion/ of/ old/ age/ and/ death/;
No/ suf/fer/ing/, nor/ cause/ or/ end/ to/ suf/fer/ing/;
No/ path/, no/ wis/dom/ and/ no/ gain/.
No/ gain/ ¨C thus/ Bod/dhi/satt/vas/ live/ this/ Praj/na/ Pa/ra/mi/ta/*
With/ no/ hin/drance/ of/ mind/ ¨C
No/ hin/drance/ there/fore/ no/ fear/.
Far/ be/yond/ all/ de/lu/sion/, Nir/va/na/ is/ al/rea/dy/ here/.
All/ past/, pre/sent/ and/ fu/ture/ Budd/has/
Live/ this/ Praj/na/ Pa/ra/mi/ta/*
And/ re/al/ize/ su/preme/ and/ com/plete/ en/light/en/ment/.
There/fore/ know/ that/ Praj/na/ Pa/ra/mi/ta/
Is/ the/ sac/red/ man/tra/, the/ lu/min/ous/ man/tra/,
the/ sup/reme/ man/tra/, the/ in/com/pa/ra/ble/ man/tra/
by/ which/ all/ suf/fe/ring/ is/ clear/.
This/ is/ no/ o/ther/ than/ Truth/.
There/fore/ set/ forth/ the/ Praj/na/ Pa/ra/mi/ta/ man/tra/.
Set/ forth/ this/ man/tra/ and/ pro/claim/:*

Gate! Gate!
Paragate!
Parasamgate!
Bodhi! Svaha!

Éric Rommeluère - 13:26 - rubrique Ecouter - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Mercredi 30 Janvier 2008

La grandeur

Le Grand Véhicule désigne une doctrine et un mouvement, il s’agit du Véhicule des bodhisattva. Mais, pour en comprendre réellement la portée, il convient, disent tous les textes, de dépasser cette première acception, trop superficielle encore, et d’exposer le sens profond du mot «grand».

«Grand» n’est pas une simple qualification, il s’agit d’une vocation à vivre dans l’authenticité. Qui s’exerce au Grand Véhicule déploie simplement son cœur. La grandeur est un sentiment inépuisable tout à la fois de force, de confiance, de douceur et de bonté, de tendresse aussi. Adopter ce mot de «grand» est comme une manière de rassembler toutes ces attitudes sous un seul vocable. Il ne s’agit évidemment pas de simples attitudes intérieures mais de tous les gestes inouïs et résolus de l’amour. Le Grand Véhicule, en tant que corps doctrinal ou corpus de textes, n’invite qu’à sonder, éprouver, vivifier ce sentiment de grandeur.

«Grand» est la parole vive par excellence, car la grandeur vient de la vie et va à la vie. «Grand» n’a pas le sens de haut, mais celui de vaste et de large. La grandeur n’est pas une abstraction mais un art de vivre. Dans la tradition de l’éveil (le bouddhisme), «grand» exprime que tout commence et que tout finit, ici, dans l’expérience la plus triviale, la plus ordinaire de notre condition. Nous avons toujours des idées et des idéaux sur ce qu’est ou ce que devrait être la réalité, mais nous devons aller plus loin, faire un pas supplémentaire, vers l’ici-même, dans la réalité. Nous y installer, ou plutôt, puisque nous y sommes déjà, nous y réinstaller, mais autrement, pour de bon. La grandeur, c’est déjà simplement commencer par mesurer que nous avons un corps, que nous sommes un corps. Parfois, on pense être comme une âme emprisonnée, nous aimerions pouvoir nous détacher des humeurs, des dérèglements, des limitations de cette enveloppe corporelle, pour vivre dans les espaces illimités de l’esprit qui peut tout imaginer, tout penser. Mais la grandeur n’est pas là. La grandeur ne consiste pas à nous abstraire de ce monde, de ce corps que nous avons, mais à reconnaître que nous sommes, de part en part, toutes ces humeurs, ces dérèglements et ces limitations. Nous devons non seulement les reconnaître, mais les éprouver. Nous nous croyons emprisonnés, nous pensons qu’il nous faudrait quitter ce corps-ci et ce mental-ci, mais que serions-nous une fois dépouillés de toutes ces gangues corporelles et mentales ? Absolument rien. Car notre existence ne s’accomplit que dans ce corps et ce mental. Et nulle part ailleurs.

Les mains jointes.

Éric Rommeluère - 09:19 - rubrique Qu'est-ce que le zen ? - Version imprimable - Permalien - 1 commentaire

Jeudi 24 Janvier 2008

Quelques précisions minimes mais qui ont leur importance

Je reçois un nombre grandissant de courriers électroniques. J’essaye de répondre à chacun mais ne vous formalisez pas si je vous réponds succinctement ou avec un peu de retard. Je consacre déjà près de deux heures chaque jour à répondre aux appels ou aux lettres des uns et des autres, aussi aux personnes qui me sont proches et qui avancent dans la voie du cœur. Mon emploi du temps est assez chargé.

Vous pouvez contribuer par un don, par exemple à l’association. Vous trouverez ici quelques explications. Sinon, vous pouvez faire directement un don en ligne via le système sécurisé PayPal (cliquez sur l'icône dans la colonne de droite).

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Les mains jointes.

Éric Rommeluère - 15:45 - rubrique La vie du blog - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

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J'ai 47 ans, je vis à Paris où j'enseigne la voie du zen. Le reste à découvrir ici ou ailleurs...
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