Niwa Renpô Version imprimable

En 1988, j’étudiais le zen au Japon en compagnie d’autres pratiquants européens. Voyageant de temple en temple, nous arrivâmes enfin au temple d’Eiheiji, au nord de la grande île de Honshû. Ce temple, bâti à flanc de montagne, est l’un des deux monastères sièges de l’école sôtô, la principale école zen au Japon. L’abbé était un moine respecté du nom de Niwa Renpô. À l’époque, il était également le supérieur général de l’école sôtô. Les moines nous avaient prévenus que l’abbé, qui était âgé de plus de quatre-vingts ans, venait de subir une lourde opération chirurgicale et qu’il ne pouvait se joindre aux activités du temple. Il se reposait dans ses appartements tout en haut de la montagne. Après quelques jours, nous fûmes autorisés à venir brièvement le saluer car nous le connaissions, nous l’avions rencontré quelques années auparavant en France. Une consigne nous fut cependant donnée : En sa présence, nous ne devions même pas nous incliner car le protocole supposerait qu’il en fasse autant et il était bien trop faible pour cela. Le lendemain, par des corridors de bois serpentant dans la montagne, nous rejoignîmes un salon attenant à ses appartements privés. Soutenu par ses assistants, Niwa Renpô entra dans la pièce. Il leur parla d’une voix à peine audible et l’on sentit comme un flottement. Il voulait se prosterner devant nous et demandait que l’on étende son tapis de prosternation. Dans les traditions bouddhistes, se prosterner signifie se jeter de tout son long sur le sol dans un geste d’abandon, ordinairement devant l’image d’un bouddha. Mais la parole du maître ne se discute pas et l’un des moines étendit le tapis. Deux personnes furent nécessaires pour l’aider à se baisser jusqu’à ce que son front puisse toucher terre. Le relever fut terriblement laborieux. Dans le zen, les prosternations vont toujours par trois et deux fois encore, il fallut l’aider. À la fin, il repartit lentement, précautionneusement, aux bras des moines, vieillard frêle, et sans avoir rien dit. Tout ce temps, nous étions restés debout, muets et immobiles. Ce fut un immense choc. Il était impensable qu’un homme malade et âgé puisse se prosterner de la sorte, encore plus s’il était le chef suprême de l’école zen et nous des étrangers qui n’étaient rien, tout au plus des pèlerins de passage. Mais l’abbé avait puisé dans la vaillance et la tendresse et toutes les attentes, toutes les convenances s’étaient brisées d’un coup. Un homme avait su nous introduire à l’inconcevable.


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L'inconcevable Version imprimable

Tel que je l’ai reçu, tel que je le vis, l’enseignement du Bouddha est une mystique. Je n’aurais pas d’autre formulation. Je suis un pratiquant du zen. Cette tradition est issue d’un mouvement de réforme apparu en Inde peu avant et au début de l’ère chrétienne et qui s’est ensuite développé dans un large foisonnement d’écoles par-delà l’Himalaya et dans tout l’Extrême-Orient, du Tibet au Japon. Il s’intitule lui-même « la Voie de la Grandeur », mahâyâna en sanskrit (la traduction plus littérale de Grand Véhicule est également utilisée). La Grandeur est une mystique : Dans ses exercices méditatifs, l’adepte demeure dans la nudité de l’âme, toute forme de saisie mentale abolie. Le zen emploie une métaphore pour souligner que le délaissement exige la rupture de digues intérieures. L’esprit est comme un tonneau dont le fond aurait lâché, quoi qu’on y verse ensuite, il ne peut plus rien retenir. Le terme de « mystique » qui appartient à notre horizon occidental, plus spécifiquement chrétien, n’est certes pas utilisé en Orient. Les traditions de la Grandeur emploient le terme d’inconcevable afin de désigner cet espace où la pensée se libère d’elle-même. Leurs méthodes, leurs discours sont autant de stratégies afin d’« introduire à l’inconcevable », l’expression est usuelle. Rien ne semble pourtant nous destiner à la mystique. Les désirs, les attentes, les conceptions, les pensées remplissent chaque parcelle de notre vie. La Grandeur tire son nom de sa méthode : ne rien rejeter, ne rien refuser de ce matériel mais l’intégrer pour être converti à l’inconcevable. La conversion requiert néanmoins une condition, cultiver la foi, le courage et l’amour afin de créer l’intensité propice aux ruptures intérieures. Le maître s’y exerce le premier, le disciple l’émule.




Adele
, Someone like you, live au Royal Albert Hall (2011).

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Prendre soin du monde Version imprimable

À noter sur votre agenda.

Depuis plusieurs mois, Dana, Rimay International, Shambhala, Terre d’Éveil, Un Zen Occidental et Zen - Voie du Cœur, six communautés bouddhistes unissent leurs efforts pour faire émerger de nouvelles formes d’engagements et d’actions dans la perspective d’un bouddhisme socialement engagé.

Ces six communautés ont le plaisir de vous inviter à participer à un week-end intitulé PRENDRE SOIN DU MONDE qui sera consacré à la contribution sociale du bouddhisme. Ce week-end aura lieu le samedi 9 juin et le dimanche 10 juin 2012 au Centre Shambhala de Paris, 17 rue Eugène Varlin 75010 Paris, avec des interventions de Christian Arnsperger, Catherine Éveillard-Elsky et Éric Rommeluère. Ce week-end sera précédé d’une conférence de Christian Arnsperger le vendredi 8 juin à 20 h au Centre Shambhala de Paris.

Christian Arnsperger est économiste et professeur à l’Université de Louvain, en Belgique. Il a notamment publié aux Éditions du Cerf Critique de l’existence capitaliste (2005) et Éthique de l’existence post-capitaliste (2009).

Catherine Éveillard-Elsky est enseignante Shambhala dans la lignée de Chögyam Trungpa Rinpoché. Elle anime les centres Shambhala en France. Elle vit actuellement près du centre de méditation de Dechen Chöling dans le Limousin.

Éric Rommeluère est enseignant bouddhiste dans la tradition zen. Il a notamment publié aux Éditions du Seuil Les bouddhas naissent dans le feu (2007) et Le bouddhisme n’existe pas (2011).

Christian Arnsperger offrira une analyse existentielle des conditions d’émergence d’une société post-capitaliste. Catherine Éveillard-Elsky et Éric Rommeluère exposeront chacun les réflexions issues de leur lignée respective sur une nouvelle forme d’action sociale, ancrée dans la pratique spirituelle.

Vendredi 8 juin, 19 h 45 - 21 h 30 : Conférence de Christian Arnsperger.
Samedi 9 juin, 9 h - 12 h 30 : méditation, interventions de Catherine Éveillard-Elsky et d’Éric Rommeluère, cercles d’écoute et de paroles.
Samedi 9 juin, 14 h - 18 h : méditation, groupe de parole, table-ronde et intervention de Christian Arnsperger.
Dimanche 10 juin, 9 h - 12 h 30 : méditation, échanges avec les participants, interventions finales.

Participation pour l’ensemble du week-end : 40 euros, 8 euros la conférence seule. Le repas n’est pas compris. Vous pouvez apporter votre panier-repas ou déjeuner à l’extérieur.

Le nombre de places étant limité l’inscription s’effectue par courrier électronique à bouddhisme.action@gmail.com. Elle ne sera effective qu’à réception d’un chèque de participation à l’ordre de l’association Zen-Voie du cœur à adresser à Franck Le Naourèse, 1 allée des Saules 94240 L’Hay-les-Roses.

Renseignements : 06 19 63 71 39. Programme complet sur demande.

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À personne et nulle part, le Bouddha n’a jamais rien enseigné Version imprimable

Voici maintenant six mois que Le bouddhisme n'existe pas, mon dernier livre, est paru. Je remercie tous les lecteurs qui m’ont écrit au cours de ces derniers mois. Mon éditeur, lui, est ravi : les ventes sont importantes et l’ouvrage a été nominé pour un prix littéraire (Le prix Spiritualités d'aujourd'hui).

Le bouddhisme n’existe pas : Le titre n’a pas toujours été bien compris, comme si cela ne pouvait être. Il ne s’agit pourtant pas d’une fantaisie littéraire. Le titre fait directement écho à la phrase de Nâgârjuna, le grand saint bouddhiste, dans ses Stances du milieu : «À personne et nulle part, le Bouddha n’a jamais rien enseigné.» Depuis Nâgârjuna, aucun auteur n’a égalé la puissance de cette formule qui dévoile à nu le cœur des enseignements. Pour tenter de la percer, l’argument du livre se déploie autour de trois thèmes congruents : la mystique, l’antimétaphysique et la métaphore.

Le dharma est une exercice mystique. C’est un arrachement aux opinions, aux jugements, aux attentes et aux désirs. Les traditions de la Grandeur parlent «d’entrer dans l’inconcevable».
Le dharma est une pensée antimétaphysique. Les bouddhas ne professent aucun principe, aucune doctrine, aucune vérité. Leurs discours et leurs méthodes ne sont que des dispositifs à même de nous faire pénétrer l’inconcevable.
Le dharma est un langage métaphorique. Le refus de toute vérité conduit les bouddhas à une autre forme de langage afin de pointer l’inconcevable au cœur même du conçu.
Mystique, antimétaphysique, métaphore : Il s’agit plus particulièrement des fils conducteurs des grands textes indiens du Grand Véhicule : Les Sûtras de la grande sagesse, le Sûtra de Vimalakîrti, le Sûtra du Lotus, etc. Leur lecture est inépuisable.


Il y a quelques semaines, j’étais à Bordeaux à la Librairie Mollat pour présenter le livre. Depuis de nombreuses années, Mollat accomplit un merveilleux travail pour faire connaître et aimer la littérature. J’ai été accueilli avec une rare délicatesse par les libraires. Ils m’avaient demandé de faire une causerie, je leur ai aussi proposé de faire une méditation. Ils ont accepté et j’ai donc conduit une méditation pour la centaine de personnes présentes. C’était merveilleux : pour ainsi dire personne n’avait d’expérience et, pourtant chacun des participants a joué le jeu de plonger dans l’inconcevable. L’un des libraires après me confia : «C’est étonnant, dans ce lieu où l’on ne fait que parler, j’ai pour la première fois entendu le silence.» Une expérience à renouveler sans modération.

Vous pouvez écoutez le podcast de la causerie à la librairie Mollat. Attention, elle dure une heure. Ma voix est un peu fatiguée.



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La méditation antistress Version imprimable

Dans l’arsenal des méthodes de gestion du stress, le bouddhisme, ou plutôt la méditation bouddhiste, a désormais sa place. Détachée de tout environnement moral, religieux ou spirituel, la méditation permettrait de résoudre une multitude de troubles physiques et psychologiques. La littérature consacrée aux bienfaits de la méditation ne cesse de grossir relayée par les magazines de psychologie et de bien-être. Mais ces livres et ces articles parlent davantage de notre condition actuelle que de méditation, en révélant en creux les souffrances et les malaises du monde contemporain. Dans leurs formules simplificatrices, les articles de presse le montrent tout particulièrement. Un grand magazine français titrait récemment « Méditer, le meilleur des antistress ». Nous devrions d’abord lire cette littérature pour ce qu’elle dit de nous.

Des études de laboratoire sont souvent citées dont il faut dire un mot. Nos traditions modernes se sont largement construites sur les hypothèses du matérialisme et que la subjectivité serait réductible aux seuls processus physiques ou neuronaux, de sorte que la méditation peut être étudiée hors de toute considération des états mentaux impliqués [1]. Dans leur imprécision, ils sont superflus et même inutiles. D’une manière assez constante, ces études ne prennent donc pas en considération le vécu propre de chaque méditant, on relève simplement des signaux objectifs comme la pression sanguine ou les ondes cérébrales. La subjectivité est non seulement évacuée mais implicitement déniée dans ces expériences. Des informations comme les émotions, les sensations, les perceptions qui ne peuvent être dites que d’un point de vue subjectif ne paraissent pas nécessaires pour comprendre la méditation. Pour les traditions bouddhistes, au contraire, la méditation est une exploration du vécu qui ramène sans cesse à la subjectivité propre de chaque individu. Un corps frissonne de vie. Dans l’expérience du vivre et du sentir, ce corps vivant excède l’épaisseur de sa seule matérialité. Comment mon esprit lui-même pourrait-il se réduire à des réseaux de connexions nerveuses qui s’agitent ? Il y a quelque chose d’autre qui vibre en moi, et ce qui vibre c’est la vie. L’apparente primauté donnée au mental dans les enseignements du Bouddha naît simplement de la singularité d’être conscient de cette condition. Cette faculté y est mise à profit pour questionner la vie vivante.

Ces études partent du présupposé que tous les sujets étudiés méditent. Les maîtres de méditation n’ont pas ce présupposé-là, ils opèrent dans une expérience vivante, ils savent que leurs étudiants ne méditent pas mais qu’ils tentent de méditer – la différence est essentielle. Car une même technique de méditation peut résonner tout à fait différemment selon les personnes : Elle peut être source d’apaisement pour les uns, source d’anxiété ou de difficulté pour les autres, précisément par ce que l’homme n’est pas un matériel ; il est aussi tissé de sensations, de désirs et d’émotions. Toute technique résonnera d’une manière particulière selon l’histoire propre, physique et psychologique, de chacun. L’assiduité, l’ancienneté ne sont même pas des garants d’une méditation « réussie ». Chaque tradition bouddhiste a développé une diversité de stratégies, de méthodes et de contrecarrants pour travailler dans cette matière. Le maître et l’élève agissent dans une interactivité constante, chacun recherchant une compréhension claire de la qualité des états mentaux en jeu. Le maître de méditation n’est pas l’observateur tiers d’une expérimentation dont il analyserait les entrées (l’âge, le sexe, la durée de la méditation) et les sorties (la pression sanguine et les courbes électriques du cerveau) sans se préoccuper du contenu même de l’expérimentation. Il pointe directement le cœur de cette expérience, et se sait lui-même impliqué dans cette tentative de méditer. Pour lui, aucun méditant n’est anonyme ni interchangeable, car aucune expérience méditative ne ressemble à une autre. En évacuant la multiplicité des vécus en jeu, en rabattant le qualitatif sur le quantitatif, le subjectif sur l’objectif, ce genre d’études manque la signification de la méditation. De la méditation bouddhiste, le maître tibétain
Chögyam Trungpa en parlait ainsi :

La méditation ne consiste pas à essayer d’atteindre l’extase, la félicité spirituelle ou la tranquillité, ni à tenter de s’améliorer. Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés. Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire. À vrai dire, il est très difficile de ne rien faire. Il nous faut commencer par ne faire à peu près rien, et notre pratique se développera graduellement. Ainsi la méditation est elle un moyen de brasser les névroses de l’esprit et de les utiliser comme partie intégrante de la pratique. Pas plus que le fumier, nous ne jetons ces névroses au loin ; au contraire, nous les répandons sur notre jardin, et elles deviennent partie de notre richesse [2].

Dans les traditions du dharma, la tranquillité n’est pas la finalité de la méditation mais sa condition. Il s’agit d’un travail éprouvant où l’on ressent toutes les gammes de la déception, de l’amertume et de la dépression jusqu’à les épuiser. Un guide est d’autant plus nécessaire que la transformation est à ce prix.

À force de présenter la méditation comme le meilleur des antistress, le risque est évidemment que ce dharma qui intrigue tant l’Occident soit définitivement absorbé sous la forme d’une nouvelle technique de gestion de soi sans plus être à même de révéler sa dimension héroïque. Dans cette perspective, la pratique du bouddhisme n’aurait d’autre possibilité que de nous donner les moyens soit de supporter les épreuves du temps soit de les fuir. Il ne pourrait ni aborder ni penser les formes d’aliénation individuelle et collective productrices de malaise. Peu importe les ondes cérébrales des athlètes de la méditation,
Il nous faut résister à l’air du temps. Car le dharma offre une tout autre conversion de notre agir et de notre devenir. Sommes nous prêts à nous engager dans un tel chemin ?

[1]
John R. Searle, La redécouverte de l’esprit, Paris, Gallimard, 1995.
[2] Chögyam Trungpa,
Le mythe de la liberté et la voie de la méditation, Paris, Seuil, 1979, p. 16.




Antony and The Johnsons
, Fistful of Love (2005).

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Le chômeur Version imprimable

Le libéralisme économique considère que les individus sont nécessairement des agents rationnels  et autonomes. Il méconnaît les enfants, les incapables et, il y a encore peu, les femmes (longtemps écartées pour leur incapacité naturelle). Le faible et le démuni dérangent le concept de l’agent rationnel et autonome. S’ils ne sont pas simplement ignorés, ceux-là suscitent pitié ou méfiance. Ceux qui méritent notre pitié nous assurent du bien fondé de notre supériorité. Pour les plus farouches des néolibéraux, le chômage et la pauvreté reposeraient, non sur les effets du système, mais sur l’incapacité ou le choix des individus de ne pas s’y conformer. Le chômeur est toujours quelque peu suspect. Ne chercherait-il à profiter, plutôt qu’à contribuer, au grand œuvre de la croissance et de la richesse ? Serait-il même « juste » de lui faire profiter des acquis sociaux ? 

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Mélenchon au Tibet Version imprimable

La question n’est plus d’être de droite ou de gauche, mais plutôt de se déterminer selon une autre ligne de fracture, celle qui sépare le libéralisme de l’antilibéralisme.

Au-delà des perspectives économique et politique, le libéralisme est ordonné dans ses fondements par une vision sociale et anthropologique qui ne perçoit en l’homme que l’égoïsme et la compétition. Il faut relire les pères fondateurs du libéralisme et leurs paroles crues qui ont façonné la pensée dominante [1]. Adam Smith, le premier, pose les bases d’un contrat social où la cohésion est créée par la seule force de la mutualisation des intérêts égoïstes (toujours pensés à l’aune des biens matériels) : « Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même ; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont si nécessaires, s’obtient de cette façon. Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. » [2]. Dans la perspective de ces auteurs, l’intérêt personnel doit structurer la société entière indépendamment de tout autre référence. La neutralisation de la morale et de la religion est requise afin que la société que rien n’interfère ni ne freine les égoïsmes. Le champ économique est compris comme un simple jeu organique de forces en présence, avec ses lois indépendantes de toute référence morale.

Le libéralisme comme doctrine, le capitalisme marchand comme pratique, sont les causes directes des désordres écologiques et économiques qui ne vont aujourd’hui en s’aggravant. Une pensée antilibérale est nécessairement fondée sur une autre vision de l’homme et de la société. Elle est aujourd’hui nécessaire. Plutôt que de penser la compétition, la concurrence nous devons désormais envisager un modèle coopératif qui, au lieu de déprécier l’environnement, l’apprécie, qui n’abîme pas la biosphère, mais contribue à son bon fonctionnement. En tant que disciple du Bouddha, je suis évidemment antilibéral.

Plusieurs candidats à l’élection présidentielle s’affirment antilibéraux ou anticapitalistes. Porté par un Front de Gauche, Jean-Luc Mélenchon paraît le seul crédible, mais je ne peux me résoudre à voter pour lui. Jean-Luc Mélenchon élève l’invective, la hargne et le mépris au rang de valeurs. Ce ne sont pas là les ferments d’une société créative et joyeuse. Ses références, ses rêves et ses attaques laissent encore plus pantois. À ce titre, l’article de Michel Onfray, Pourquoi je ne voterai pas Mélenchon, paru récemment dans Le Nouvel Observateur est fort juste. Jean-Luc Mélenchon s’est notamment fait une spécialité de dénoncer le courage du dalaï-lama et de pourfendre les moines tibétains, avec des formules à l’emporte-pièce, «plusieurs milliers de bons à rien [qui] passent leurs journées à faire des prières et à agiter des moulins à prières» (sic). Sur son blog, il écrivait notamment :

À l’heure actuelle, je n’éprouve aucune sympathie pour « le gouvernement en exil du Tibet » dont Sa Sainteté est le décideur ultime sur pratiquement toutes les questions, où siège un nombre de membres de sa famille qu’il est tout à fait inhabituel de trouver dans un gouvernement, même en exil, sans parler de leur présence aux postes clefs de la finance et des affaires de cet exil. Je respecte le droit de Sa Sainteté de croire ce qu’elle veut et à ses partisans de même. Mais je m’accorde le droit d’être en désaccord total avec l’idée de leur régime théocratique. Je suis également hostile à l’embrigadement d’enfants dans les monastères. Je suis opposé à l’existence du servage. Je suis laïque partout et pour tous et donc totalement opposé à l’autorité politique des religieux, même de ceux que l'album "Tintin au Tibet" a rendu attendrissants et qui ne l’ont pourtant jamais été. Je désapprouve aussi les prises de position du "roi des moines" contre l’avortement et les homosexuels. Même non violentes et entourées de sourires assez séducteurs, ses déclarations sur ces deux sujets sont à mes yeux aussi archaïques que son projet politique théocratique. Je n’ai jamais soutenu l’Ayatollah Khomeiny, même quand j’étais contre le Shah d’Iran. Je ne soutiens pas davantage ni n’encourage le Dalaï Lama, ni dans sa religion qui ne me concerne pas, ni dans ses prétentions politiques que je désapprouve ni dans ses tentatives sécessionnistes que je condamne. Je demande : pourquoi  pour exercer sa religion et la diriger le Dalaï Lama aurait-il besoin d’un Etat ? Un Etat qui pour être constitué demanderait d'amputer la Chine du quart de sa surface! Son magistère moral et religieux actuel souffre-t-il de n’être assis sur aucune royauté ?

Nota : Le texte date de 2008, mais ses positions n'ont guère évoluées (le billet n'a été ni retiré ni modifié depuis cette date).

Nul ne peut tout savoir sur tout, mais aligner tant de contre-vérités sur le Tibet, dans un rapprochement douteux avec l'Ayatollah Khomeiny, interroge. Jean-Luc Mélenchon ni ses conseillers ne semblent avoir pris le temps de parcourir même quelques instants le site du Gouvernement Tibétain en exil, encore moins des ouvrages de fond sur la question. Seul le parti-pris et la déconsidération semblent l'inspirer. En quarante ans, le XIVe dalaï-lama s’est pourtant longuement et inlassablement efforcé de dissocier l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel réunis en sa personne et n'a jamais revendiqué un quelconque État théocratique. Ce titre de dalaï-lama, « L’Océan », décerné à l’origine par les souverains mongols, semble avoir été inspiré par l’idéal du monarque universel ; l’Océan devait gouverner par ses vertus et sa sagesse dont il inondait tous ses sujets. Conscient des dérives potentielles et de l’anachronisme d’une telle posture, le XIVe dalaï-lama a été l’instigateur, dès ses premières années d’exil, d’un processus de démocratisation du système politique tibétain, s’opposant parfois délibérément aux sollicitations de ses compatriotes fermement attachés à son rôle d’autorité suprême. N’est-il pas la manifestation sur Terre d’Avalokiteshvara, le bodhisattva de l’amour et de la compassion qui, de réincarnation en réincarnation, siècle après siècle, a guidé le Tibet ? Son insistance à se présenter systématiquement comme un simple moine et de ne jamais porter les vêtements régaliens de sa charge n’est pas anodine. Il se dépossède aux yeux de tous de son statut de souverain réel et mythique du Tibet. L’année 2001 a marqué un tournant dans ce processus de démocratisation. À sa demande, la constitution tibétaine fut modifiée afin de permettre l’élection au suffrage universel du Premier ministre du gouvernement tibétain en exil (que le dalaï-lama nommait jusqu’alors à sa discrétion). Il abandonna à cette occasion nombre de ses prérogatives. Le processus a été parachevé en 2011 lorsqu’il démissionna de sa fonction devenue quasi-symbolique de chef du gouvernement, ses derniers pouvoirs exécutifs étant dévolus au Premier ministre et aux organes élus.




[1] Christian Laval, L’homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme, Paris, Gallimard, 2007.
[2] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Osnabrück, Otto Zeller, 1966, p. 19.

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La dernière chance Version imprimable

La dernière chance, l'un des mini-documentaires de la série Récits de Fukushima (La Sept-Arte / RTBF). Réalisation Alain de Halleux. 8 mn.

 福島。私たちにとってこれ以上悲しい名前はない。。。




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Les indignés Version imprimable

La sueur perle. Les cris s’élèvent. Spontanément, des cohortes d’indignés surgissent, bruissantes d’une clameur qui interpelle nos faux-semblants et nos compromissions : « Réveillez-vous ! », s’exclament-ils. Ceux-là ne sont en rien différents de moi, de vous. Simplement, par courage, par rage ou par désespoir, ils affirment la brutale réalité des crises actuelles, les douloureuses impasses. Combien de peurs, de frustrations ou de souffrances devront encore s’accumuler pour que nous les écoutions vraiment ?

L’émergence de mouvements spontanés aux accents libertaires exprime également et crûment la distance qui sépare aujourd’hui les citoyens des politiciens. Il ne s’agit pas d’une simple décrédibilisation, mais d’une prise de conscience que les vieilles antiennes politiques ne sont plus à même de répondre aux véritables défis d’un monde à venir et que seule une métamorphose de nos sociétés le pourrait. La métamorphose, ce terme juste qu’emploie le philosophe Edgar Morin dans ses derniers ouvrages, dit le dépassement nécessaire sous la forme de la destruction/reconstruction de nos structures mentales, sociales et même institutionnelles, sans lequel l’abîme deviendra certain (1). Ni les crises sociales, encore moins la crise écologique, ne pourront se résoudre par des mesures ou des changements de comportement. Seules des transformations plus fondamentales qui touchent à l’ordonnancement même de nos sociétés le pourront. L’imagination défaille pourtant. Tout effort paraît vain. Moi, vous, nous sommes réduits à faire de la politique et les gouvernants n’avoir d’autre ambition que de gérer le temps qui vient sans plus pouvoir penser le politique, autrement dit à questionner les principes qui ordonnent et organisent nos sociétés (2).

« Réveillez-vous ! », s’exclament-ils. L’évidement progressif du politique s’est fait au profit du libéralisme économique et de ses avatars modernes réunis sous le terme de néolibéralisme. Ces doctrines s’appuient sur une vision anthropologique et sociale qui fait de l’intérêt, de l’esprit de lucre, de la concurrence et la compétition, les principes directeurs des conduites humaines, tout en masquant ses ressorts idéologiques sous les traits d’une science, l’économie (3).

« Réveillez-vous ! », s’exclament-ils. Le tour de passe-passe idéologique qui fait aujourd’hui coïncider le libéralisme économique avec le libéralisme politique (l’État de droit, les libertés), le capitalisme et la démocratie, est d’autant plus dramatique que « le marché » est devenu la réalité englobante de toutes nos activités. Il s’impose à tous, guide les politiques nationales, les conduites des entreprises, les activités humaines. La globalisation, autrement dit l’économisation généralisée – ou dit plus crûment encore la mise en coupe réglée du monde, son appropriation symbolique et instrumentale –, triomphe comme seule réalité. Le profit est devenu la valeur dominante qui, lorsqu’elle rentre en conflit avec d’autres valeurs, les subordonne généralement. En réalité, il ne s’agit pas tant d’un conflit de valeurs que d’un effet de décrochage.

Chaque individu est aujourd’hui conscient d’être inscrit, comme sujet et comme objet, dans le grand jeu totalitaire de la globalisation. Il est à la fois une ressource et une cible. Mais il sait, ou tout au moins pressent, que son humanité n’est pas réductible au seul intérêt économique. Même si la compétition, la concurrence sont autant de puissantes valeurs sociales, les individus ne font pas de la maximisation de l’intérêt personnel l’unique moteur de leurs actes et de leurs comportements. Les biens matériels ne sont pas les seules fins de toute entreprise humaine. Chacun sait toujours trouver la force nécessaire pour dégager d’autres espaces. L’amour en son élan, la gratuité sont autant de mouvements irréductibles à l’économie. Chacun explore de nouveaux pôles d’épanouissement, de jeu et de créativité. Lorsque ces stratégies personnelles s’agrègent pour former des initiatives collectives, celles-ci restent pourtant en deçà d’une réforme de la dimension englobante de l’économie.

La métamorphose ne surgira que par une remise en cause radicale de cette logique d’enfermement dans la fiction d’une économie englobante. Contester le néolibéralisme, défaire même les formes actuelles du capitalisme ne suffiront pas. Il ne s’agit pas simplement d’imaginer d’autres politiques mais de construire autrement nos liens sociaux. Une nouvelle anthropologie qui insuffle nos valeurs et nos actes est nécessaire. Elle surgira peut-être dans la douleur, mais elle surgira toujours dans la conscience.

« Réveillez-vous ! », s’exclament-ils.


(1) Edgar Morin, La voie. Pour l’avenir de l’humanité. Paris, Fayard, 2011.
(2) Sur la distinction entre la politique et le politique, cf. Marcel Gauchet, La Condition politique, Paris, Gallimard, 2005.
(3) Christian Laval, L’homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme, Paris, Gallimard, 2007.


 

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Les fleurs du vide Version imprimable

Depuis quelques jours, les Éditions Grasset propose mon tout premier livre, Les Fleurs du vide. Anthologie du bouddhisme Sôtô Zen, en format numérique. Ce livre est une curiosité. Il y a près de vingt ans déjà, un éditeur sollicita un entretien avec Ryôtan Tokuda. Comme le moine ne parlait pas français, je fis la traduction. L’éditeur s’expliqua. Il voulait absolument qu’il écrive un livre pour une nouvelle collection qu’il mettait en place chez Grasset, consacrée aux textes fondateurs des grandes traditions spirituelles. Ryôtan déclina l’offre mais d’une façon originale : «Je n’écrirai rien, mais Éric écrira votre livre.» Alors, l’éditeur qui n’avait d’yeux que pour le maître zen, tourna la tête et me regarda. Je n’avais jamais rien écrit (ou presque*), pourtant Grasset commanda l’ouvrage. C’est ainsi que l’aventure de l’écriture débuta.

La politique numérique de Grasset laisse perplexe. L’ouvrage est proposé à 14,99 euros au format numérique soit presque le prix d’un ouvrage papier. En plus, il n’est disponible qu’au format Epub. Par contraste, Le bouddhisme n’existe pas est proposé par les Éditions du Seuil à 11,99 euros à la fois aux deux formats Epub et PDF.

* En 1984, j’avais publié à compte d’auteur une traduction française de vingt-cinq chapitres du Shôbôgenzô de Dôgen.

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Le filet d'Indra Version imprimable

Coïncidence, synchronicité ? David Dubois (La vache cosmique, blog sur le śivaïsme cachemirien), Joy Vriens (Dans le sillage d’Advayavajra, blog sur la Mahāmudrā) et moi-même écrivons en ce moment sur l’interpénétration. En fait, apparemment, nous nous lisons mutuellement et subtilement les billets se font écho. Il s’agit bien d’un cas d’interdépendance ou tout au moins de dépendance : Il y a une relation causale entre l’écriture des billets.

Comprendre l’interdépendance ne fait pas les Éveillés. Les Éveillés se distinguent parce qu’ils perçoivent les relations a-causales (qui ne dépendent pas d’une cause) entre les phénomènes, leur interpénétration mutuelle et simultanée : L’un est tout, tout est un.

Le Traité de la naissance de la foi dans le Grand Véhicule est un livre essentiel, médité par l’ensemble des traditions bouddhistes d’Extrême-Orient, qui explore ces dimensions. On l’attribue au maître bouddhiste indien Aśvaghoṣa (considéré comme le 13e patriarche de la tradition zen), bien qu’il s’agisse en réalité d’un ouvrage composé en Chine au VIe siècle. Le Traité est divisé en deux parties. La première, théorique, s’efforce de comprendre pourquoi nous voyons les choses dans leurs relations causale et temporelle et pourquoi les Éveillés les perçoivent dans leur interpénétration. La seconde est pratique, comment pouvons-nous passer d’un plan à un autre.

Même si sa lecture est difficile, elle reste incontournable car l’ouvrage a influencé tout le bouddhisme d’Extrême-Orient. Nous disposons de deux traductions françaises, celle de Catherine Despeux, Traité de la naissance de la foi dans le Grand Véhicule, publiée chez Fayard dans la collection "Trésors du bouddhisme", et celle de Frédéric Girard, Traité sur l’acte de foi dans le Grand Véhicule, publiée chez Izutsu, un éditeur japonais. Je préfère celle de Frédéric Girard qui dispose d’un appareil critique et explicatif conséquent. Patrick Carré, le directeur de la collection "Trésors du bouddhisme", avait fait le choix de traduire les plus importants textes bouddhistes quasiment sans note explicative, mais parfois je doute de l’accessibilité de ces textes lorsqu’ils sont donnés bruts. L’ouvrage de Frédéric Girard peut être commandé chez Adrien Maisonneuve ou encore chez You-Feng.

Le Traité de la naissance de la foi dans le Grand Véhicule est le tout premier texte chinois où l’on trouve l’expression 無念 munen, "l’absence de conceptualisation", si abondamment utilisée dans le zen avec son synonyme  無心 mushin :

有衆生能觀無念者則爲向佛智
"Les êtres en mesure de contempler la non-pensée progresseront vers le savoir des Éveillés." (Traduction C. Despeux)
"S’il est des êtres qui sont en mesure d’examiner l’absence de conception, ils se dirigent vers le savoir du bouddha." (Traduction F. Girard).

Le texte mérite d’être lu, au moins pour cette phrase, puisqu’elle fonde le zen.




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Tu es ainsi, je suis ainsi Version imprimable

S’éveiller, c’est accéder à la non-dualité. S’égarer, c’est demeurer dans la dualité. Tel est le leitmotiv des Écritures bouddhistes.

La non-dualité (funi 不二, muni 無二) et ses synonymes, la non-obstruction (muge 無礙) et l’identité mutuelle (s
ōsoku 相即, terme que le maître vietnamien Thich Nhât Hânh traduit par inter-être), forment le cœur des enseignements des traditions bouddhistes d’Extrême-Orient, le zen tout particulièrement. Ce qui unit les choses par-delà toute conditionnalité ou causalité est l’ainséité (shinnyo 眞如, nyonyo 如如 qui rendent le sanskrit tathatā), une notion difficile à approcher puisqu’elle n’a aucun équivalent dans les traditions occidentales. Les traductions d’ailleurs hésitent : l’ainsité, l’ainséité, la telléité, la talité voire la siccéité ou la quiddité (!) selon les auteurs. L’ainséité est le fond indivisé, inaltérable et identique des phénomènes qui les fait être comme ils sont. Pour toutes ces traditions, le chemin se confond avec le dévoilement et la réalisation de l’ainséité.

L’inscription sur la foi (Shinjinmei), un célèbre poème de la tradition zen attribué à Sengcan, le troisième patriarche chinois, est une longue méditation sur ces thèmes. On peut notamment y lire ce quatrain :

眞如法界。無他無自。要急相應。唯言不二。
La sphère de l’Ainséité / est sans autrui ni soi. / Qui veut rapidement s’y conformer / ne peut que dire : non-deux.

Au XIIIe siècle, le maître zen
Dōgen renouvelle le questionnement d’une façon originale, par la lecture décalée d’un célèbre kōan (sans doute le kōan qu'il commente le plus souvent) :

Nanyue visite Huineng, le sixième patriarche, qui lui demande : - D’où viens-tu ?
Nanyue répond :-  De chez le maître national Songshan Huian.
Le maître lui demande encore : Qu’est-ce qui vient ainsi ?
Nanyue ne peut répondre à cette question et pendant huit ans il tente d’en comprendre la signification tout en pratiquant aux côtés du sixième patriarche. Au bout de huit ans finalement, il lui dit qu’il a compris.
Le sixième patriarche lui demande : - Qu’as-tu compris ?
- Si on explique quelque chose, alors on la rate.
- Alors, dépends-tu de la pratique et de la réalisation ?
- Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de pratique ni de réalisation mais les souiller, je ne le puis.
- Cette non-souillure est observée par tous les bouddhas. Tu es ainsi, je suis ainsi, jusqu’aux maîtres-patriarches de l’Inde qui étaient également ainsi.


Tu es ainsi, je suis ainsi : De texte en texte, cette phrase, tout particulièrement, est méditée par
Dōgen comme le signe de l’absolu.

Dans les traditions religieuses et philosophiques occidentales, la rencontre est l’occasion de reconnaître l’altérité : Il y a un autre. Pour
Dōgen, la rencontre permet, non de reconnaître l’altérité, mais l’ainséité : Il n’y a pas d’autre, ou plutôt l’autre co-participe d’une même sphère d'inconditionnalité. Oui, c’est déroutant.




Un extrait du film Zen
, un biopic de la vie de Dōgen sorti en salles au Japon en 2009. (Baissez un peu le son).


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