Une interview de Fabrice Midal à propos de Chögyam Trungpa (1939-1987), enseignant bouddhiste :



Le 4 avril 2007 cela fait vingt ans que Chögyam Trungpa a quitté ce monde. Le plus frappant peut-être est l’incertitude qui règne quant à son héritage. Qu’en reste-t-il ? Reste-t-il quelque chose même. N’a-t-il pas été oublié ? Lorsqu’il est évoqué c’est souvent de manière si caricaturale, si convenue que les paroles alors prononcées ne font que l’ensevelir encore plus radicalement. Qu’est-ce qui est perdu de l’enseignement de Chögyam Trungpa ?

1. Que la beauté est l’espace même où le dharma peut irradier. La splendeur de sa vision s’est manifestée par son engagement dans l’art. Ce n’était peut-être pas en raison d’un goût particulier, une simple prédisposition heureuse mais une réponse extraordinaire à la vérité de notre temps. Car au nom de l’efficacité à tout prix, du rendement acharné on est en train de renforcer « the early morning depression » du monde, de sacrifier toute entente de la beauté et de la nécessité d’aller à la découverte de l’élégance. Chögyam Trungpa, à plusieurs reprises, a cherché à faire des films. Le principal qu’il a pu réaliser ne porte pas sur un point de doctrine, sur un rituel bouddhique, mais sur la manière de faire jaillir l’élégance dans notre vie. Comment mieux témoigner que là résidait l’un des enjeux essentiel de son enseignement ? Notre temps est marqué par la haine de la poésie. Et c’est ce que savait Chögyam Trungpa. La provocation de son enseignement réside d’abord dans son engagement pour nous la faire entendre — non comme un supplément d’âme accessoire mais comme l’espace même de l’existence. La poésie ne consiste pas à s’exprimer, à donner droit enfin à notre égocentrisme, à le vomir mais à s’ancrer dans la tradition la plus saine de notre propre pays. Chögyam Trungpa n’est pas tant l’artiste d’une œuvre particulière que celui qui nous apprend à devenir l’artiste de chaque moment de notre existence, à donner à l’art sa vraie place, c'est-à-dire toute la place. Car la poésie ne doit pas être faite pas quelques-uns, mais par tous — selon la parole de Lautréamont.

2. Que la pratique de la méditation ne peut avoir aucun but sans se nier elle-même. Présenter la pratique de la méditation pour diminuer le stress, être plus calme, un meilleur amant et un employé plus efficace n’a rien à voir avec l’invitation révolutionnaire qui fut celle du Bouddha et que Chögyam Trungpa a transmis à l’Occident. Règne à présent le matérialisme spirituel sous une forme bien plus écœurante que celle que dénonça en son temps Chögyam Trungpa. Le bouddhisme n’est plus qu’une sorte de tisane. Bien rares sont ceux qui osent présenter la pratique de la méditation comme cet espace de gratuité entière où apprendre à habiter authentiquement dans la nudité du cœur ouvert.

3. Que la liberté est le cœur du chemin spirituel.
Les centres de méditation deviennent bien souvent des lieux d’endoctrinement où l’on est sommé d’appartenir à un groupe, à un Parti. Par un étrange et pervers retournement, l’enseignement sur la nécessité d’un maître spirituel, si central pour Chögyam Trungpa est alors manipulé. On s’en sert pour contraindre l’intelligence. Comme si le rapport au maître était de l’ordre social, une obligation et non un geste d’amour, d’un amour fou, absolu, entier qui repose d’abord sur le sentiment indéfectible d’être aimé soi-même par le maître sans aucune question possible, d’une manière qui dépasse tout ce qui est concevable, d’un amour qui nous ouvre le monde à neuf, poétiquement accompli.

4. Que le dharma est toujours une provocation. On ne peut pas lire un livre de Chögyam Trungpa, le voir en vidéo, pratiquer en suivant à la lettre ses instructions sans être, à un moment ou à un autre, effrayé, en un état de panique. On ne peut plus être à l’abri. Le dharma nous dénude au point le plus douloureux de notre propre hypocrisie. De notre mensonge. On se rend compte, à cette expérience, que finalement ce n’est pas la vie de Chögyam Trungpa, son rapport à l’alcool, au sexe ou à la dimension militaire qui choque tant mais sa fidélité au dharma. Toutes évocations de l’œuvre de Chögyam Trungpa qui prétend faire l’économie de cet état est une imposture. Toute présentation conventionnelle du dharma tue le dharma. Parce que le Dharma n’est pas conventionnel. Or, aujourd’hui le dharma est présenté comme une manière d’être un peu plus confortable dans sa vie, quitte à ce que ce soit en abandonnant tout pour sa croissance politique. Chögyam Trungpa n’a pas vécu la solitude intense qui fut la sienne en Angleterre, n’a pas renoncé à tout, n’a pas tout sacrifié pour simplement permettre de lubrifier un peu mieux le samsara. Puisse la lame de son ardeur ne jamais être émoussé ! Puisse sa démesure, son impitoyable intransigeance, son amour réel et profond — et parfois même joyeusement terrifiant — ne pas cesser de venir nous hanter !

Fabrice Midal avec une vidéo de
Buddhachannel.tv.

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