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J'ai deux kôans à vous dire...
Le blog zen d'Éric Rommeluère

Mardi 13 Mai 2008

Autrefois j’ai étudié la méditation (2)

Reprenons le poème Autrefois j’ai étudié la méditation avec une lecture mot à mot :

我昔學静慮 je - autrefois - étudier - tranquille - méditation
微微調氣息   finement - accorder - respiration
如是經歳霜   ainsi - passer - années
殆到忘寝食   au point de - oublier - dormir - manger
縱得安閑處 même - atteindre - inutilité - état
蓋縁修行力   sans doute - grâce à - pratique - force
爭如達無作 comment comparer - atteindre - non-faire
一得即永得   une fois - atteint - aussitôt - pour toujours - atteint

Et plus particulièrement les deux premiers vers :

我昔學静慮 
微微調氣息

En lecture japonaise : ware mukashi jôryo o manabi / bibi to shite kisoku o totonou

Le poème débute par le pronom personnel 我 ware («je, moi»). Un nombre non négligeable de poèmes de Ryôkan commence par ce pronom, ce qui est plutôt rare dans une poésie chinoise. Dans la grammaire chinoise, on distingue les mots pleins, c’est-à-dire les verbes, les noms et les adjectifs, qui sont signifiants par eux-mêmes et les mots vides, pronoms, adverbes, conjonctions, prépositions, qui permettent d’articuler les mots entre eux. La poésie chinoise est normalement économe des mots vides pour créer un nouveau rapport des signifiants entre eux. Tout particulièrement les pronoms tendent à disparaître, qui voit, qui écrit, qui écoute : le poète, quelqu’un d’autre, le lecteur ? Parfois, on ne sait pas distinguer et l’indécision quasi intraduisible est souvent de règle. Mais ici, dans ce poème de Ryôkan, comme dans le poème d’Hanshan, sur lequel il est calqué, les mots vides surabondent. On ne l’entend pas dans la traduction, mais le lecteur chinois est immédiatement frappé par ce trop-plein de mot vides, pronom, adverbes, conjonctions, qui prennent une grand place dans un cadre étroit de cinq fois huit, quarante caractères au total. Comme si justement les signifiants devaient eux-mêmes s’évider...

Selon les règles de prosodie chinoise, les deux vers doivent être lu en parallèle. En troisième position, les verbes 學 manabu («étudier, pratiquer») et 調 totonou («accorder, harmoniser») évoquent directement l’acte de s’asseoir en méditation. Manabu signifie «étudier» mais, dans la perspective orientale, l’étude est un acte complet qui engage à la fois le corps et esprit, il s’agit donc, non d’une étude intellectuelle mais d’une pratique.

静慮 Jôryo, , «tranquille, calme, silencieux» et ryo, «penser, considérer, réfléchir». Le terme n’implique pourtant pas dans ce contexte que l’on doive réfléchir. Le terme, générique, sert à traduire des mots de la terminologie bouddhiste comme dhyâna ou samâdhi. En chinois, 静慮 désigne simplement la méditation.

調 Totonou a le sens d’«harmoniser, accorder, combiner, arranger». La méditation est toujours décrite sous le triple aspect de l’harmonisation du corps (調身 chôshin), de la respiration (調息 chôsoku) et de l’esprit (調心 chôshin). Il s’agit d’ajuster le corps, la respiration, le mental, de les disposer d’une certaine façon. Chez Dôgen, l’harmonisation du souffle n’implique pas une technique particulière de respiration, il s’agit simplement de respirer par le nez le plus finement possible. À l’époque Edo, la tradition zen a néanmoins intégré des méthodes de respiration et l’harmonisation du souffle peut désigner des techniques précises comme le décompte des respirations. Il semble que Ryôkan évoque plutôt là une méthode, mais on ne peut guère conclure à la seule lecture du poème.

La forme 調氣息 «accorder la respiration» fait écho à 未曾息, «pas encore arrêté», dans le poème d’Hanshan avec le même caractère final mais employé dans des acceptations radicalement différentes. 息 est un terme polysémique qui signifie «respirer, vivre» mais aussi «se reposer, arrêter, terminer». J'ai traduit dans un cas «le souffle», dans l’autre «s’essoufler», pour garder cette proximité.

L’adverbe redoublé 微微 bibi to shite, «finement, imperceptiblement» fait évidemment écho à la répétition 念念 nennen, «d’instant en instant», dans le poème d’Hanshan et dont-il prend la place. On peut donc l’entendre comme un affinement qui ne cesse d’instant en instant, d’autant que le redoublement 微微 est plutôt inhabituel. Mais l’adverbe évoque aussi une forme de respiration. Dans le zen, 微息 bisoku, «la respiration imperceptible», désigne la quatrième type de respiration (bruyante, contrainte, naturelle, imperceptible) que l’on peut expérimenter dans la méditation. C’est la plus profonde.

Je traduis donc, faute de mieux :

Autrefois, j’ai étudié la méditation
Accordant finement le souffle

Éric Rommeluère - 23:09 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Dimanche 11 Mai 2008

Autrefois j'ai étudié la méditation

Un poème chinois de Ryôkan (1758-1831), le moine zen qui effaçait ses traces, que j'ai traduit aujourd'hui :

我昔學静慮 
微微調氣息
如是經歳霜 
殆到忘寝食
縱得安閑處 
蓋縁修行力
爭如達無作 
一得即永得

Autrefois, j’ai étudié la méditation
Accordant finement le souffle
J’ai passé des années de la sorte
Au point d’en oublier de manger et de dormir
Même si je suis parvenu à l’inactivité
Ce n’est sans doute dû qu’à la force de ma pratique
Mais en quoi serait-ce comparable à l’atteinte du non-faire
Qui, une fois atteint, est atteint pour toujours ?


Il est calqué sur un poème d'Hanshan, le mystérieux poète ermite, écrit plus d'un millénaire auparavant :


可畏三界輪
念念未曾息
纔始似出頭
又却遭沈溺
假使非非想
蓋縁多福力
爭似識眞源
一得即永得

Craignez la ronde des trois mondes
Qui d’instant en instant jamais ne s’essouffle
C’est à peine comme si elle était apparue
Et que déjà on s’y sente englouti
Même l’absence de non-conceptualisation
N’est sans doute due qu’à la force de nombreux mérites
Mais en quoi serait-ce comparable à connaître la véritable source
Qui, une fois atteinte, est atteinte pour toujours ?

Je les ai traduits en parallèle pour garder les échos, , "la respiration" dans un cas, "cesser" dans l'autre, rendu ici par "souffle" et "s'essouffle" (2e vers).
Au 7e vers de Ryôkan
a aussi le sens de "connaître", parfait synonyme de au 7e vers d'Hanshan, mais j'ai préféré "atteindre", plus cohérent.
安閑 au 5e vers a également le sens d'"oisiveté"... que Ryôkan oppose à 無作, "le non-faire, le non-fabriqué".
Pas facile la traduction.

Éric Rommeluère - 23:41 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 1 commentaire

Vendredi 22 Juin 2007

Ryôkan en espagnol

Mon ami Roberto m'envoie une traduction espagnole des poésies de Ryôkan que j'ai moi-même traduites ici.

***

Cierro los ojos, mil paredes montañosas en el crepúsculo
Los diez mil pensamientos del hombre están vacíos.
Solitario me mantengo sobre el cojín,
Silencioso, delante de la ventana vacía.
El incienso se ha apagado, la negra noche se alarga,
Mi ropa no esta doblada, se condensa el rocío del alba.
Me levanto de la meditación, mientras ando por un lado del patio
La luna sube al pico mas alto.

***

Soy un viejo monje indio
Que oculta sus huellas en Kugami, olvidé el numero de años
¿Cuantas túnicas se enmohecieron con la humedad?
Solamente mi caña negra me acompaña siempre
Ando y rodeo el torrente azul tarareando canciones
Me siento y contemplo las blancas nubes que igualan las curvas de las montañas
¡Que tristeza! Los que pasan por este mundo cambiante buscan fama y provecho
La vida es insignificante y ellos se apresuran por el polvo del mundo.

***

En respuesta a una carta

Desde donde estoy la niebla se aleja hacia el pueblo, el camino no es largo
Sin embargo llueve y nieva toda la mañana, mi queja es vana
La noche fue tranquila, igual que ayer me sumergí en la literatura
Hace viento y nieva, recuerdo que han pasado veinte días
El pincel en la boca, puedo volcarme sobre mi cuaderno de la grulla enterrada
Me apeno ante el poema, suspiro a menudo, viejo cuerpo decrépito
Espero los días en que el hielo se fundirá sobre los senderos musgosos
Cuando ligero el corazón, el bastón en la mano, descenderé la pendiente de las montañas.

*** 

Ofrenda a M. Harada del pueblo Kugami

Ningún esplendido pensamiento aparece a partir de ahora
Montañas y ríos juntos son mis vecinos
Sobre el camino la nubes ensombrecen mi sombra
Sobre la roca los pájaros rozan mi cuerpo
En el triste pueblo nevado dos sandalias de paja
En los luminosos campos de primavera una única caña
La pureza, si se sabe buscarla profundamente
Incluso las flores no son mas que polvo en este mundo

***

Tranquilamente asciendo al observatorio de lo Inconmensurable
Apoyado el mentón sobre las manos contemplo este paisaje de nubes y bruma
Sus innumerables capas de nubes y bruma
La pagoda de la joya surge resplandeciente al sol
Debajo se encuentran mil pinos de tronco inmenso
De un verde azulado - incluso en el sexto mes hace frío
Debajo surge una fuente de agua dulce
Hasta el fondo trasparente y pura
¿Quien sabrá deshacerse del sello de oro
Y, el corazón ligero, unirse conmigo en la apacible meditación?




Eric - 10:00 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Mercredi 13 Juin 2007

Doucement je monte à l’observatoire de l’Incommensurable

Un nouveau poème de Ryôkan sur le Kokujôji, le temple qui se trouvait à quelques minutes de marche de son ermitage (ma traduction) :


閑上無量閣
支頤瞰雲煙
雲煙千萬層
宝塔映日懸
上有千章松
蒼翠六月寒
下有湧甘泉
徹底清無痕
誰能脱金印
簫灑與安禪

Doucement - monter - innombrable - observatoire
Soutenir - menton - regarder - nuages - brumes
Nuages - brumes - mille - dix mille - couches
Joyau - pagode - refléter - soleil - suspendre
Au-dessus - il y a - mille - gros troncs - pins
vert bleuté - sixième - mois - froid
En-dessous - il y a - jaillir - douce - source
Pénétrer - fond - pure - sans - rides
Qui - pouvoir - enlever - or - sceau
Léger - partager - paisible - méditation

Doucement je monte à l’observatoire de l’Incommensurable
Le menton posé sur les mains je contemple ce paysage de nuages et de brumes
Ses couches innombrables de nuages et de brumes
La pagode de joyaux émerge scintillante au soleil
Au-dessus se trouvent mille pins au tronc immense
D’un vert bleuté - même au sixième mois il fait froid
En-dessous jaillit une source d’eau douce
Jusqu’au fond limpide et pure
Qui saura se défaire du sceau en or
Et le cœur léger me rejoindre dans la méditation paisible ?


1. L'observatoire de l’Incommensurable, c’est-à-dire le temple de Kokujôji dédié au Bouddha Amida ("Lumière incommensurable").
4. "La pagode de joyaux", sans doute ici le petit pavillon hexagonal du temple de Kokujôji édifié en 1816.
6. Le sixième mois : le dernier mois d’été.
9. Le sceau en or des princes et des seigneurs qu’ils portaient sur eux, symbole ici de la recherche du profit et de la renommée.
10. La méditation paisible, synonyme de méditation assise (zazen).



Photographies : Le pavillon principal et le petit pavillon hexagonal du temple de Kokujôji (DR).

Eric - 10:00 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 2 commentaires

Dimanche 03 Juin 2007

Offert à M. Harada

Un poème de Ryôkan qui porte le titre de "Offert à M. Harada du village de Kugami" (ma traduction) :

已無華念起
山水倶為隣
雲埋途中影
鳥掠石上身
寒村雙履雪
晴野一筇春
清淨深探得
花還世上塵

Déjà - plus de - lustre - pensée - surgir
Montagnes - eaux - ensemble - être - voisins
Nuages - couvrir - sur la route - ombre
Oiseaux - frôler - sur le rocher - corps
Pauvre - village - paire - souliers - neige
Ensoleillé - champ - une - canne de vieillard - printemps
Pureté - profondément - chercher - pouvoir
Fleurs - même - en ce monde - poussière

Nulle pensée splendide ne s'épanouit désormais
Montagnes et rivières ensemble m’avoisinent
Sur la route les nuages assombrissent mon ombre
Sur le roc les oiseaux frôlent mon corps
Dans le triste village enneigé deux sandales de paille
Dans les champs lumineux du printemps une seule canne
La pureté si on sait profondément la chercher
Même les fleurs ne sont plus que poussières en ce monde



Eric - 10:00 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Vendredi 01 Juin 2007

De la rime

Une part de la poésie chinoise reste intraduisible : je veux parler des rimes, des assonances, du rythme et des règles de composition pour le moins complexes des poèmes. Leur rédaction obéit, en effet, à des règles formelles et précises qui créent une musicalité qui échappe malheureusement aux oreilles du lecteur occidental. Dans son ouvrage lumineux, L’écriture poétique chinoise, François Cheng en fait un exposé simple et clair (au chapitre "Les procédés actifs"). Par exemple, pour les rimes, un procédé qui nous est connu :

A l’exception du premier vers, qui peut éventuellement entrer en ligne de compte, la rime tombe toujours sur les vers pairs. Cela implique que les vers impairs ne sont pas rimés – c’est là un trait important de la poésie chinoise – créant ainsi une opposition structurelle de plus, entre vers pairs et vers impairs. Il n’y a pas de changement de rime à l’intérieur d’un lü-shih [un huitain régulier] ; une seule rime, de vers pair en vers pair, « parcourt » tout le poème. Ajoutons que, pour la rime, le poète doit choisir un mot au ton « plat », le ton le plus uni (et long) parmi les quatre tons que possède le chinois ancien. (L'écriture poétique chinoise, Editions du Seuil, p. 54)

Evidemment, ces règles de prosodie obligent à "entendre" le chinois. Les Japonais eux-mêmes ignorent la prononciation et le système tonal de cette langue. Le chinois n’est pour eux qu’une langue écrite. Je ne connais pas ou peu cet aspect, mais il semble que la poésie chinoise composée par des Japonais ait connu sa propre évolution et que ces règles soient plus ou moins suivies.

Dans le poème En réponse à une lettre de Ryôkan, on remarque que le mot "jour" 日 est répété à la fin du troisième et du septième vers, ce qui, d’un point de vue formel, est une erreur.

A noter que le quatrième et le huitième vers riment en chinois mais aussi visuellement, puisqu’à 旬 qui signifie "décade" (dans le poème 兩旬 = "deux décades") fait écho le mot 峋 (dans le poème 嶙峋 = "les pentes").


L'image de droite représente un moine portant le chapeau de bambou et le shakujô de sa main droite.

Eric - 10:00 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 2 commentaires

Mercredi 30 Mai 2007

Faire voler l'étain

Traduire est une entreprise délicate ! Toujours dans ce poème de Ryôkan, En réponse à une lettre, il y a une expression que j’ai traduite, faute de mieux, par "le bâton en main" (au huitième et dernier vers). L’expression, typiquement zen, est composée de deux caractères 飛錫. Elle signifie très littéralement "faire voler l’étain".

Shakujô, la canne des moines zenQuoi qu’est-ce, me direz-vous ? En fait, "étain" est pour canne d’étain, shakujô, en japonais, le grand bâton (1 m 80) des moines zen surmonté à son extrémité supérieure d’anneaux métalliques qui tintent en marchant. Le son permet de faire fuir les bêtes sauvages lorsque le moine parcourt les forêts ou les montagnes mais aussi de l’annoncer lorsqu’il arrive dans un village.

Cette expression "faire voler (la canne) d’étain" a le sens de pérégriner.

冷然飛錫下嶙峋
Le cœur léger, le bâton en main, je descendrai les pentes des montagnes.

Le lecteur japonais imagine déjà Ryôkan avec sa longue canne, son chapeau de bambou, cheminant par les montagnes. Il possède plus qu’un bâton en main, c’est tout le zen que le lecteur entraperçoit dans cette expression. Le moine zen est un-sui 雲水, "nuages et eaux", non un simple vagabond mais la totale liberté. C'est aussi un bâton de paix et d'amour : Le bodhisattva Jizô qui arpente les six destinées pour sauver les êtres est traditionnellement représenté sous la forme d'un moine, le shakujô en main.

Dans cette vidéo extraite d’un film d’Arnaud Desjardins, on voit Taisen Deshimaru faire voler l’étain. Mais il n’a en main ici qu’un bâton de bois, ce n’est pas un shakujô qui se reconnaît assez facilement à ses anneaux de métal.


Eric - 10:00 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Lundi 28 Mai 2007

La grue enterrée

La mention d’un "cahier de la grue enterrée" 瘞鶴帖 dans le poème (laborieux) de Ryôkan intitulé En réponse à une lettre est intrigante.

L'inscription de la grue enterréeEn fait, Ryôkan fait allusion à un cahier qu’il utilisait et qui reproduisait les caractères de l’"Inscription de la grue enterrée" (en japonais Eikakumei 瘞鶴銘), une célèbre stèle érigée au cours du sixième siècle après JC dans l’est de la Chine (dans l'actuelle province de Jiangsu). La calligraphie particulière des inscriptions a influencé nombre de calligraphes chinois. La stèle fut brisée sous la dynastie Song et, aujourd’hui, elle est conservée sous la forme de cinq morceaux incomplets au temple de Dinghuisi 定慧寺 non loin du lieu où elle fut originellement érigée [photographies du temple et l'un des morceaux ci-contre).

Ryôkan s'exerçait à reproduire la calligraphie de ces inscriptions. Par exemple dans ce poème écrit de sa main, des spécialistes remarquent des similitudes. Le style peut paraître naïf ou enfantin, il reflète au contraire un art consommé de l'écriture chinoise.




Eric - 10:00 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Samedi 26 Mai 2007

Contourner le torrent

Reçu cette belle lettre de S. avec une autre photographie de l'ermitage de Ryôkan :



Cher Eric,

Revenant sur 嶙峋 dont la traduction vous tracassait : "
Les nuages blancs qui affleurent aux lignes des montagnes", je ne cesse de refaire le chemin, sans canne noire (flexible) à la main… Ces nuages ne sont-ils pas en résonance avec l'idée de "pleins et de vides" des montagnes se succédant ? Comme dans les peintures chinoises ? Les nuages n'affleurent pas les montagnes mais y flottent dans l'imbrication des monts et des vallées, des pleins et des vides. "Une quête aussi passionnée du "sol qui s'élève vers le haut" s'explique par le fait que la montagne, dans l'imaginaire chinois, forme une entité complète. Elle est l'emblème de l'élévation, lieu d'échanges entre Terre (Yin) et Ciel (Yang)." François Cheng, Souffle-Esprit, page 168 de l'édition de poche. François Cheng relève également que Han Chuo écrivait que : "Le nuage est la synthèse des monts et des eaux".

L’eau est l’esprit qui court dans le torrent, saute dans la cascade, déborde du fleuve ou se calme enfin dans le lac, pour refléter la lune. Et peut-être que la présence du torrent bleu au vers juste précédent n'est pas un hasard. Ce n'est pas non plus le seul poème où Ryôkan associe eaux (rivière, torrent) et montagnes ni le seul où il évoque les nuages. C’est même assez conventionnel. Le peintre Shi Tao a écrit, un siècle auparavant, un petit poème en marge d’un tableau montrant une chaumière avec une personne assise, des montagnes et des nuages (des blancs) :

Sous le pinceau, fragrances des Monts et des Eaux,
Couleurs des arbres fondues dans la brume lointaine.
L’homme s’est endormi dans la chaumière décrépie,
Son cœur erre parmi les nuages : au cœur du tableau.

Contourner le torrent, n’est-ce pas laisser de côté un l’esprit trop agité, pour s’asseoir dans la contemplation de l’élévation des montagnes dans le vide des nuages ? Mais peut-être ne fait-il que s’asseoir après avoir contourné le torrent bleu pour regarder les nuages qui s’échappent d’entre les montagnes !

Il est difficile de peindre à l'encre sur le papier qui boit. Il faut équilibrer la main, la flexibilité des poils du pinceau, la fluidité de l'encre et la capacité du papier à boire l'encre. Conserver l'énergie du geste sans le faire paraître... tout un art du souffle. Mais ce qui relève le plus d'une "décision", c'est, après s'être assuré de savoir peindre, de ne plus peindre une partie et que cette absence d'encre crée l'événement de ce qui est peint autour. C'est ainsi que le non-peint s'élève du peint, comme les nuages s'élèvent d'entre les montagnes. Un peu comme ne plus penser après avoir passer tant de temps à le faire ?

Cela nous éloigne du poème mais c'est lui qui m'y a poussé !

Bonne promenade.

Eric - 10:00 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Lundi 21 Mai 2007

En réponse à une lettre



Merci pour toutes les réponses au billet les lignes des montagnes. Malgré tout, l'expression 嶙峋 me reste quelque peu mystérieuse. Dans un dictionnaire japonais des expressions chinoises je trouve une autre définition : "des flancs escarpés de montagnes ; des gradins elévés et escarpés".

Ryôkan utilise l'expression dans un autre de ses poèmes intitulé 答書簡 "En réponse à une lettre". Dans celui-ci, il semble bien que le terme ne peut avoir que le sens de "pente (raide)".

答書簡
此去煙村路非遠
雨雪終朝空吟呻
靜夜論文如昨日
風雪回首已兩旬
含翰可臨瘞鶴帖
擁膝頻歎老朽身
豫期苔逕氷消日
冷然飛錫下嶙峋

En réponse à une lettre
D’ici, le brouillard s’éloigne vers le village, le chemin n’est pas long
Il pleut et il neige toute la matinée pourtant, ma plainte est vaine
La nuit fut calme, comme hier j’étais plongé dans la littérature
Il vente et il neige, je me souviens que vingt jours ont passé
Le pinceau en bouche, je puis me pencher sur mon cahier de La grue enterrée
Je peine sur le poème, soupire souvent, vieux corps décrépit
J’attends les jours où la glace fond sur les sentes moussues
Où le cœur léger, le bâton en main, je descendrai les pentes des montagnes


Note : L'Inscription de la grue enterrée est une inscription chinoise sur pierre du 6e siècle dont le style calligraphique est célèbre.

Photographie : Gogôan, l'ermitage où vivait Ryôkan (DR).

Eric - 10:00 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires

Jeudi 03 Mai 2007

Les lignes des montagnes

Dans le poème de Ryôkan, "Je suis un moine indien...", je séchais hier sur la traduction de l'expression 嶙峋. Je l'ai traduite provisoirement par "les lignes des montagnes" :

"Je m’assois et contemple les nuages blancs qui affleurent aux lignes des montagnes."

Le Dictionnaire classique de la langue chinoise de Couvreur donne "montagnes en gradin", mais ce n'est pas immédiatement compréhensible,
嶙峋 désigne ce paysage caractéristique de l'Orient, des vagues de montagnes qui s'étendent au loin, comme sur cette belle photographie. Comment diriez-vous ?



Photographie : Alain M. (DR). Cliquez sur la vignette pour contempler le genre de paysage qu'admirait Ryôkan.

Eric - 10:00 - rubrique Poésie - Version imprimable - Permalien - 8 commentaires

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