Le film d'Al Gore
An Inconvenient Truth ("Une vérité qui dérange"), le film de, par et sur Al Gore, est sorti sur les écrans français ce mercredi 11 octobre. Il faut bien dire "de et par Al Gore", tant ce film est son film. Le réalisateur, Davis Guggenheim, se contente, lui, de le mettre en scène.
Depuis plusieurs années, le réchauffement climatique est le cheval de bataille de
l’ancien sénateur et vice-président des Etats-Unis. Le documentaire, consacré à son combat, déçoit cependant. Certes, Al Gore est particulièrement brillant, clair et pédagogue dans ses explications sur l’effet de serre et l’augmentation des taux d’émission du CO2. On le sent convaincu et il convainc. Mais les analyses rapides et les rares solutions proposées déconcertent comparées aux bouleversements de l’écosystème décrits.
Conseiller d’acheter des ampoules à basse consommation, de planter des arbres ou encore de prier, si l’on croit à la vertu de la prière, pour qu’une nouvelle conscience planétaire émerge (quelques-uns des dix conseils donnés au spectateur dans le générique de fin de film) est louable, mais de tels conseils suffiront-ils à inverser réellement et durablement certains processus enclenchés ? Bien sûr, on pressent que sa vision est plus large, il évoque avec force le protocole de Kyôto que les Etats-Unis devraient ratifier et en appelle aux politiques. Mais ne faudrait-il pas explorer, inventer d’autres paradigmes, d’autres modes du vivre-ensemble ? Aucune de ces questions ne sera véritablement posée dans le film.
Les processus sont complexes et imbriqués et il paraît difficile d’isoler la question climatique d’une analyse approfondie de notre destinée sociale, politique et économique. Al Gore ne présente que les seules conséquences écologiques et non les conséquences sociales et économiques du réchauffement climatique à moyen terme, très vite évacuées. Symptomatiquement, il n’évoque jamais le fameux rapport d’octobre 2003 de Peter Schwartz et de Doug Randall, "An Abrupt Climate Change Scenario and Its Implications for United States National" (traduction française téléchargeable ici au format pdf) qui fit couler beaucoup d'encre. Ce rapport commandé par le Pentagone prédit une véritable apocalypse à l’horizon des prochaines décennies (guerres, famines, etc.). Les scénarios présentés auraient pu être discutés d’autant qu’on avait murmuré à l’époque que les projections faites permettaient de renforcer la politique d’armement massif de l'administration Bush (sur le thème "les guerres sont inéluctables, armons-nous").
On aurait aimé Al Gore plus audacieux encore. Mais pouvait-il en être autrement de la part d’un tel homme politique ? S’engager publiquement dans une analyse approfondie de ces processus peut conduire à une remise en cause de modèles socio-économiques dont les Etats-Unis sont le fer de lance. Selon le rapport Planète vivante 2004 du WWF, l’empreinte écologique des Etats-Unis était en 2001 de 9,5 hectares par habitant. L’empreinte écologique mesure la surface productive nécessaire à une population pour répondre à sa consommation de ressources et à ses besoins d'absorption de déchets. Selon ce calcul, 5,3 planètes Terre seraient nécessaires pour faire vivre la population mondiale à l’Américaine. Une incursion, même timide, dans ce genre d’analyse pourrait très vite le faire suspecter de dérive gauchiste, ce qui le rendrait immédiatement inaudible. Et justement, Al Gore prend soin d’entretenir sa crédibilité auprès de ses concitoyens. "En politique, dit-il, l’énergie, elle, est renouvelable." Sans doute pense-t-il à rejouer un rôle politique dans les années à venir.
An Inconvenient Truth respire aussi les Etats-Unis et quelques-uns de ses grands mythes (la rédemption, le sauveur, etc.). Mis en scène, Al Gore joue Al Gore. Massif, il ressemble étonnamment à Christopher Reeve, l’acteur qui incarnait Superman. Au fond, le film nous montre un super-héros comme l'Amérique les aime bien. On le sait, les super-héros restent profondément humains (on apprend que l’homme a souffert, en 1989, il a failli perdre son fils renversé par une automobile), mais leur destin est grand.
"Vous serez secoués"… "plus terrifiant qu’un film d’épouvante". Regardez la bande-annonce, écoutez la bande-son, le film n’est pas présenté comme un documentaire mais comme un film à grand spectacle... à l'Américaine.
Eric
le 15.10.06 à 10:00
dans La vie de la cité
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Commentaires
Asphyxie de la terre en temps réel
Basée sur les données du CIA World Factbook 2006 et sur celles de l'ONU de 2002, cette petite animation, simule en temps réel l'émission de CO2 de chaque pays (ainsi que le nombre de naissances et de décès).
Chaque fois qu'un pays dépasse les 1000 tonnes de CO2, il devient rouge. Les USA et la Chine, avec des émissions de 1000 tonnes de CO2 toutes les 5,4 et 9,2 secondes respectivement ... clignotent ! La Russie et l'Inde les suivent de près...
C'est assez hypnotisant mais surtout très impressionnant et... finalement assez !
Pour voir l'animation cliquez sur
http://www.breathingearth.net/
:-(
frederic-b - 15.10.06 à 08:23 - # -
melancolie
Bonjour à tous,
La perspective d'une sorte de fin de monde est toujours un peu mélancolique. Se lancer dans une bataille, une guerre de plus, contre le changement climatique ou pour "la vie en vert" a peut-être quelque chose de pathétique ou de dérisoire. Non sans doute qu'il ne fasse rien faire, mais peut-être est-ce aussi l'occasion d'affronter un démon- celui qui pousse à s'agripper à quelque chose ( à un espoir ou à la vie ou que sais-je ? à son cigare?) .J'aimerai partager quelques réflexions de Shunryu Suzuki en anglais ( :-)), racontant comment l'expérience d'une baignade où il manqua de se noyer changea sa pratique. J'espère que ce n'est pas trop long...Mais cela me semble beau.
My practice of shikantaza or zazen changed about two years ago, after I almost drowned. I wanted to cross the creek at Tassajara. I cannot actually swim,but the students were enjoying the water so much, I thought I would join them. There were many beautiful girls over there so I tried to go over there, forgetting that I couldn't swim, and I almost drowned. But I knew I would not die.
I knew I would not drown because there were many students, and someone would help me, so I was not so serious. But the feeling was pretty bad. I was swallowing water, so I stretched out my arms hoping that someone would catch me, but no one helped me. I decided to go to the bottom, to walk, but that was not possible either. I could not reach the bottom and I could not get above the surface. What I saw was the legs of beautiful girls. But I could not take hold of their legs, and I was rather scared.
At that time I realized that we never have good practice until we become quite serious. Because I knew that I was not dying, I was not so serious, and because I was not so serious, I had a very difficult time. If I knew I was dying, I would not have struggled anymore. I would have stayed still. Because I thought I had another moment, I did not become serious. Since then my practice has improved. Now I have confidence in my practice, so I have been telling you how I sit in shikantaza.
It was a very interesting experience. I was among beautiful girls, but the beautiful girls could not save me. And, as you know, I am dying because of my sickness, not because of water. When I am dying, various demons as well as beautiful women will be happy to be with me, and I will be very happy to be with them. Everything is with us, and without being disturbed, we are happy to be with everything. Usually it is difficult to feel that way because we are involved in gaining ideas, expecting some improvement in the future.
When you are not thinking that you have another moment, then naturally you can accept things as they are, you can see things as they are. You will have perfect wisdom at that time. When you are able to sit, experiencing shikantaza, then the meaning of your everyday life will be completely different. You will have freedom from everything. That is the main point. Usually you have no freedom from the things you have or see, but when you experience shikantaza, you will have freedom from things. You will truly enjoy your life, because you are not attached to anything.
S.Suzuki, Not always so, p 12-13; 2002 ed HarperCollins
Bien à vous tous,
Jerome-r
jerome-r - 15.10.06 à 16:17 - # -
La grenouille a si chaud...
"Une vérité qui dérange"...
Un film efficace et grand public, qui montre la responsabilité de l'activité humaine sur le réchauffement climatique, l'effet de serre, l'augmentation de CO2, etc... et qui de surcroit révèle certaines des méthodes de ceux qui n'ont pas intérêt à modifier quoi que ce soit afin que nos manières de vivre prolongent leurs bénéfices.
A ce sujet, le passage qui indique l'écart entre la réalité de la recherche scientifique et les articles dans la presse, est éloquent : sur plus de 900 études scientifiques réalisées aux États Unis et ayant trait au réchauffement climatique, toutes indiquent une responsabilité humaine et donc aucune ne soutient la thèse contraire. Dans le même temps, environ 50 % des articles parus dans la presse aux USA valident la thèse du réchauffement naturel et hors cause humaine. Trouvez l'erreur...
La dizaine de conseils intégrés dans le générique de fin, va de l'engagement le plus simple, au plus complexe, du geste individuel et quotidien, au : "interpellez les hommes politiques et s' ils ne répondent pas, présentez-vous". Elle offre, sans nous culpabiliser, ni nous victimiser des façons de (ré)agir.
Un film américain et ses travers, oui aussi.
Mais la grenouille a si chaud...
vincent-p - 22.10.06 à 23:11 - # -
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Superbe animation.
Pourtant, ce que je trouve le plus terrifiant, c'est le chiffre des naissances et des morts.
"Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-là" (genèse, 28).
jacques-p - 30.11.06 à 11:58 - # -